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Les paradoxes, voie d’accès à la vérité

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Qu’est-ce qu’un paradoxe ? En quoi les paradoxes peuvent-ils nous aider à approcher la vérité ? Analyse des paradoxes en philosophie, dans le christianisme, le taoïsme et le bouddhisme. 

Le chemin des paradoxes est le chemin du vrai. Pour éprouver la réalité, il faut la voir sur la corde raide. Oscar Wilde

Les paroles vraies semblent paradoxales. Tao Te King, 78

Définition : Un paradoxe (du grec paradoxos, para : “contre”, doxa : “opinion”) est une association de deux idées contradictoires, ou plus généralement, une proposition contraire à l’opinion générale et à la vraisemblance.

Les paradoxes semblent donc aller à l’encontre de la raison. Pourtant, nombre de traditions philosophiques et spirituelles utilisent les paradoxes comme une manière de sortir de l’illusion, un moyen de percevoir la réalité et d’accéder à la vérité. Par exemple : Deviens ce que tu es.

Remarque : Nous ne parlerons pas ici de sophisme ; ce dernier a l’apparence de la vérité logique, mais est clairement faux. Nous ne parlerons pas non plus de paradoxe auto-référent, tel le paradoxe du menteur. Voir ici une liste intéressante de paradoxes.

Voyons en quoi les paradoxes peuvent nous aider à comprendre le monde et accéder à une meilleure connaissance spirituelle.

Les paradoxes en philosophie.

En philosophie, les paradoxes sont appelés apories. Il s’agit de contradictions irréductibles, insolubles dans un raisonnement, qui font penser à l’énigme de la quadrature du cercle.

Les paradoxes annoncent donc la fin du territoire de la raison : les mots deviennent trop rigides pour exprimer l’idée.

Pour Socrate, un paradoxe est ce qui va à l’encontre de l’idée communément admise. Il émet en particulier le paradoxe suivant, resté célèbre : Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.

Socrate est aussi connu pour un autre paradoxe, qui consiste en un véritable enseignement : Pour être vertueux, il faut savoir ce qu’est la vertu. Par conséquent :

  • nul ne peut faire le mal volontairement (principe d’ignorance),
  • subir l’injustice est préférable à la commettre,
  • on ne doit pas répondre à l’injustice par l’injustice, ni faire du mal à celui qui nous fait du mal.

Ces propositions vont à l’encontre de nos habitudes et du sens commun, selon lequel celui qui nous attaque devient un ennemi auquel on doit riposter.

Les paradoxes exprimés par Jésus dans le Nouveau Testament.

Les paroles de Jésus rapportées dans le Nouveau Testament associent souvent des idées contradictoires.

Citons en particulier les paradoxes des Béatitudes (Matthieu 5, 3-11) :
Heureux les simples d’esprit, car le Royaume des Cieux est à eux,
Heureux les affligés, car ils seront consolés. (…)
Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés. (…)
Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux.

Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement contre vous toute sorte d’infamie à cause de moi.

Même chose dans Matthieu 20, 16 :
Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers.

Autre paradoxe dans Matthieu 23, 11-12 :
Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.
Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé. 

Citons aussi Luc, 6, 29 :
Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un prend ton manteau, ne l’empêche pas de prendre encore ta tunique.

Et encore aussi Luc, 6, 37-38 :
Ne jugez point, et vous ne serez point jugés ; ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés ; absolvez, et vous serez absous.
Donnez, et il vous sera donné : on versera dans votre sein une bonne mesure, serrée, secouée et qui déborde ; car on vous mesurera avec la mesure dont vous vous serez servis.

Enfin, Marc 8, 35 :
Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera.

Ces paradoxes exprimés par Jésus nous incitent à chercher la vérité et le bonheur (les deux étant intimement liés) dans une direction inattendue, à savoir :

  • la simplicité,
  • le dénuement,
  • l’adversité,
  • l’humilité,
  • la tolérance,
  • le don de soi.

Ainsi Jésus enseigne la voie de l’Amour, qui consiste paradoxalement, non pas à aimer uniquement ceux qui nous aiment, mais à aimer aussi et surtout ceux qui nous haïssent. En ce sens, cette idée rejoint le paradoxe de Socrate vu plus haut.

Les paradoxes dans le taoïsme.

Le Tao Te King de Lao-Tseu est certainement l’ouvrage traditionnel qui comporte le plus de paradoxes. Certains sont proches de ceux exprimés par Jésus. Lao-Tseu utilise les paradoxes en particulier pour tenter de définir le tao, source de toutes les choses.

Ténèbres dans les ténèbres.
La porte vers toute compréhension.
Tao Te King, 1

Lorsque les gens voient certaines choses comme belles,
d’autres deviennent laides.
Lorsque les gens voient certaines choses comme bonnes,
d’autres deviennent mauvaises.
Etre et non-être se créent l’un l’autre.
Difficile et facile s’entretiennent l’un l’autre.
Long et court se définissent l’un l’autre. (…)
Ainsi le Maître

agit sans rien faire
et enseigne sans rien dire. (…)
Son oeuvre accomplie, il l’oublie.
C’est pourquoi elle dure toujours. (…)
Tao Te King, 2

Le Tao est tel un puits :
sans cesse utilisé mais jamais tari.
Il est comme le vide éternel :
empli d’infinies possibilités.
Il est caché mais toujours présent.
Tao Te King, 4

Le Tao ne prend pas parti ;
il donne naissance au mal comme au bien. (…)
Le Tao est comme un soufflet :
il est vide mais infiniment capable.

Plus tu l’utilises, plus il est fécond ;
plus tu en parles, moins tu le comprends. (…)
Tao Te King, 5

Le Tao est appelé “la Grande Mère” :
vide mais inépuisable.
Tao Te King, 6

Le Tao est infini, éternel.
Pourquoi est-il éternel ?
Il n’est jamais né ;
ainsi ne peut-il jamais mourir. (…)
Le Maître reste en retrait ;
c’est pourquoi il est en avance.
Il est détaché de toutes choses ;
c’est pourquoi il est un avec elles. (…)
Tao Te King, 7

Emplis ton bol à ras bord
et il débordera.
Aiguise ton couteau sans relâche
et il s’émoussera. (…)
Soucie-toi de l’approbation des gens
et tu seras leur prisonnier.
Tao Te King, 9

(…) Donner naissance et nourrir,
avoir sans posséder,
agir sans rien attendre,
diriger sans tenter de contrôler :
ceci est la suprême vertu.
Tao Te King, 10

Le succès est aussi dangereux que l’échec.
L’espoir est aussi vain que la peur.
Tao Te King, 13

Regarde, et tu ne peux le voir.
Ecoute, et tu ne peux l’entendre.
Tends la main, et tu ne peux le saisir.
En haut, il n’est pas lumineux.
En bas, il n’est pas sombre.
Complet, indicible,
il retourne au royaume du rien.
Forme qui prend toutes les formes,
image sans aucune image,
subtil, au-delà de toute conception.
Approche-le et il n’est pas de début ;
suis-le et il n’est pas la fin. (…)
Tao Te King, 14

(…) Le Maître ne recherche pas l’accomplissement.
Ne cherchant rien, n’attendant rien,
il est présent et peut accueillir toutes choses.
Tao Te King, 15

Laisse tomber la sagesse et la sainteté,
et les gens seront cent fois plus heureux.
Laisse tomber la moralité et la justice,
et les gens feront ce qui est juste.
Laisse tomber l’industrie et le profit,
et il n’y aura pas de voleurs. (…)
Tao Te King, 19

(…) Quelle différence y a-t-il entre oui et non ?
Quelle différence y a-t-il entre succès et échec ? (…)
Tao Te King, 20

Si tu veux être entier,
laisse-toi être partiel.
Si tu veux être droit,
laisse-toi être tordu.
Si tu veux être plein,
laisse-toi être vide.
Si tu veux renaître,
laisse-toi mourir.
Si tu veux que tout te soit offert,
renonce à tout ce que tu as.
(…) Le Maître, parce qu’il n’a aucun but,
réussit tout ce qu’il fait.
Tao Te King, 22

Les paradoxes permettent donc de se libérer de ses illusions ; il sont un moyen de “trouver la Voie” :

  • toute pensée, jugement ou action comporte un risque de décentrage qui devra être contrebalancé,
  • repousser ses désirs, ses ambitions et ses peurs permet d’être heureux et d’accéder à la vérité,
  • le lâcher-prise et l’acceptation constituent le seul moyen de s’élever.

Dans le bouddhisme : les Koan.

Les paradoxes sont particulièrement nombreux dans les Koan (mot qui signifie texte, anecdote ou court échange) du bouddhisme chan (Chine) et du bouddhisme zen (Japon). Les Koan ont pour objectif de mener le disciple à la compréhension, à l’éveil et au discernement.

Les Koan sont donc des paradoxes qui ne peuvent être résolus de manière intellectuelle. Le méditant doit abandonner sa vision habituelle des phénomènes pour se laisser pénétrer par l’intuition, afin d’arriver à une autre forme de connaissance.

Voici quelques exemples de Koan, ou “paradoxes de sagesse” dans le recueil Mumonkan (La Barrière sans porte) :

1) Le monde est si vaste ! Et vous répondez à l’appel d’une cloche ! Et vous vous habillez de robes de cérémonies !

2) Joshu demanda à Nansen : Qu’est-ce que la voie ?
La vie quotidienne est la voie ! répondit Nansen.
Peut-on l’étudier ?
Plus tu essaies de l’étudier plus tu t’en éloignes !
Mais si je ne l’étudie pas, comment saurais-je ce qu’est la voie ?
La voie n’appartient pas au monde de la perception ni au monde de la non-perception. La connaissance est illusion, et la non-connaissance est pure folie. Si tu veux suivre le chemin qui mène au-delà du doute, tu dois être aussi libre que le ciel ! Le ciel, tu ne dis pas qu’il est bon et tu ne dis pas qu’il est mauvais !

3) Un moine vint voir Ummon pour lui demander ce qu’est le Bouddha. De la bouse séchée ! répondit Tôzan.

4) Un moine vint voir Fuketsu et lui demanda : Sans parler, et sans rester silencieux, comment puis-je exprimer la Vérité ?
Fuketsu répondit : Je me souviens des printemps du sud de la Chine… Les oiseaux chantaient au milieu d’immenses champs de fleurs parfumées.

5) Deux moines discutaient ferme à propos d’un drapeau. L’un disait : C’est le drapeau qui bouge !
L’autre rétorquait : C’est le vent qui bouge !
Hui Neng passa par là, et coupa court ! Ce n’est ni le vent, ni le drapeau… C’est votre esprit qui bouge !

Dans la tradition du bouddhisme zen, ces Koan devaient être médités, parfois durant plusieurs années.

Les paradoxes, voie d’accès à la Vérité.

Les paradoxes sont un outil pour repousser les limites de la compréhension. Ils aident à sortir du monde matériel illusoire pour s’élever vers de nouvelles régions de la connaissance spirituelle.

Ils permettent, si on les comprend bien, de trouver la voie, la vérité et le bonheur. Ils réconcilient les contraires et repoussent les apparences.

S’extraire des mots pour aller vers l’indicible.

Le but des paradoxes tels qu’ils sont exprimés dans le christianisme, le taoïsme et le bouddhisme est de briser la pensée conventionnelle, de rompre la logique traditionnelle et de casser le sens des mots.

Les paradoxes sont un moyen de poursuivre l’enseignement, en donnant aux mots un sens nouveau : il s’agira de s’extirper du contresens pour trouver le “sens vrai”.

Ainsi les paradoxes sont une forme de transmission des secrets du Maître à ses disciples. C’est une voie pour approcher le mystère, le réel, la vérité.

La réconciliation de toutes les oppositions.

La plupart des paradoxes expriment la réconciliation des contraires ou des opposés. Ils invitent à cesser de séparer, opposer et juger les choses. Ils sous-entendent que tout est lié et qu’il n’y a pas de désordre, pas de bien ni de mal, pas d’inquiétude à avoir.

L’esprit humain, animé par le mental et l’ego, a en effet tendance à tout analyser, à tout conceptualiser, à tout isoler et trier. Ce fonctionnement crée en nous un monde “construit”, qui est en réalité peuplé d’illusions. Les paradoxes invitent au dépassement de ces apparences pour atteindre un autre niveau de conscience.

Seul le silence peut surmonter les paradoxes.

Il n’est pas toujours possible de résoudre les paradoxes par la parole. L’accès à la compréhension ultime se fait rarement avec des raisonnements ou des mots. C’est alors que le silence s’impose.

Les contradictions ont toujours existé dans les âmes des individus. Mais c’est seulement lorsque nous préférons l’analyse au silence qu’elles deviennent un problème permanent et insoluble. Nous ne sommes pas censés résoudre toutes les contradictions mais vivre avec elles, nous élever au-dessus d’elles et les voir dans la lumière de valeurs extérieures et objectives qui les rendent triviales par comparaison. Merton, Pensées dans la solitude

Pour continuer la réflexion, lire nos article :

Ouvrages sur le thème des paradoxes :

  • Le Kôan zen, de Toshihiko Izutsu. Les Koan, duels de paroles entre un maître et son disciple, sont réputés impénétrables. Leur absurdité apparente montre la structure paradoxale de la réalité selon le bouddhisme zen.
  • Le Tao Te King, de Lao-tseu, traduit par Stephen Mitchell. Le Tao Te King est un joyau de l’humanité, un texte qui accompagne le cherchant durant toute sa vie. Cette traduction, moderne, accessible et poétique, et sans doute la meilleure.

Modif. le 27 août 2020

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