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Intelligence artificielle, philosophie et spiritualité

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L’intelligence artificielle en philosophie et spiritualité : comment la définir ? Quels enjeux ? Quels risques pour l’humanité ?

L’intelligence artificielle désigne l’ensemble des programmes informatiques capables de formuler des réponses à des questions complexes, originales ou nouvelles, et qui, par leur comportement peuvent rappeler certains traits de l’intelligence humaine tels le raisonnement, l’adaptation ou l’apprentissage.

Nous utilisons tous des outils d’intelligence artificielle au quotidien, par exemple lorsque nous programmons un GPS, lorsque nous utilisons un moteur de recherche sur internet, un traducteur automatique, ou lorsque les réseaux sociaux nous proposent des contenus correspondant à notre profil.

Plus récemment, de nouveaux outils d’intelligence artificielle sont apparus à l’image de Chat GPT, un robot accessible sur internet et capable de formuler en direct une réponse écrite à n’importe quelle question.

Dans tous ces exemples, un programme informatique est donc capable de formuler pour la première fois une réponse à un problème qu’on ne lui avait encore peut-être jamais posé. Pour formuler une réponse, le programme utilise le calcul, les statistiques, des bases de connaissance, des schémas existants ou pré définis, mais analyse aussi les réactions des utilisateurs.

Le programme apprend et s’améliore constamment en testant la pertinence de la réponse apportée : par exemple, le fait de revenir en arrière après une recherche permet au robot Google de comprendre que ce qu’il a proposé n’était pas pertinent, et il tentera à l’avenir une autre réponse. De même, si l’on clique sur une publication, l’algorithme en déduira que ce qu’il a proposé est pertinent, et il continuera à proposer ce type de contenu. Bref, les robots apprennent à nous connaître.

L’intelligence artificielle a ceci de remarquable qu’elle va au-delà du programme informatique classique, du type de celui qui fait fonctionner une machine industrielle.

Alors que la machine est programmée pour accomplir une tâche pré définie, l’intelligence artificielle s’adapte à une demande spécifique, nouvelle, inédite. Si la réponse est à la hauteur, l’intelligence artificielle montre toute sa puissance, et le résultat peut être impressionnant.

Il faut distinguer intelligence artificielle « faible » qui se limite à un seul type de tâche, par exemple un GPS, et intelligence artificielle « forte » ou « générale » qui tente de répondre à toutes les questions, quel que soit le sujet. Clairement, les efforts des chercheurs et des grandes entreprises technologiques s’orientent aujourd’hui vers l’intelligence artificielle forte voire vers la « superintelligence artificielle », laquelle est sensée dépasser l’intelligence humaine.

Les risques de l’intelligence artificielle

Les risques de l’intelligence artificielle sont bien connus.

D’abord, ces outils nécessitent un grand nombre de données pour être performants. C’est ainsi qu’ils ont tendance à aspirer les données personnelles des utilisateurs, afin de proposer les réponses les plus pertinentes possibles : notre vie privée est clairement menacée. C’est aussi le traitement des données qui pose problème, puisque les algorithmes sont par définition secrets, chacun des acteurs du marché (Google, Microsoft, OpenAI, Meta…) souhaitant protéger son savoir-faire.

Il y a aussi le risque que ces outils deviennent prépondérants dans notre société : les robots pourraient finir par remplacer les standardistes, les fonctionnaires, les formateurs, les employés, et des millions d’emplois pourraient disparaître. A terme dans la vie courante, on pourra tout aussi bien ne plus savoir si l’on a à faire à un être humain ou à un robot, par exemple au téléphone.

D’autre part, les outils d’intelligence artificielle pourraient être mal utilisés, par exemple à des fins militaires (robots autonomes), mafieuses ou dans une perspective de manipulation ou de contrôle des masses.

Toujours sur le plan de la démocratie, on remarquera que ces outils sont déployés sans débat public, sans analyse des risques ni législation adaptée. Les grandes multinationales du numérique imposent donc leur modèle face à des pouvoirs publics en retrait. Leur puissance, dans un domaine toujours plus pointu et capitalistique, est un véritable défi lancé à nos sociétés.

Promesses de vie meilleure

Les défenseurs de l’intelligence artificielle affirment que son objectif est de libérer l’homme des tâches fastidieuses ou répétitives, de la même manière que l’invention des machines, de l’industrie, puis de l’informatique, puis d’internet, étaient sensées servir l’humanité.

Des promesses qui, dès le XIXe siècle, se sont heurtées à la réalité : beaucoup d’êtres humains se sont trouvés soumis à la machine, aux cadences infernales, et aujourd’hui au temps passé devant les écrans pour programmer, travailler, consommer ou se « socialiser ».

Rappelons que chaque programme d’intelligence artificielle nécessite des armées d’individus pour être élaboré, pour écrire des millions de lignes de code, pour effectuer des millions de tests, afin de rendre la machine toujours plus performante, toujours plus tentaculaire.

L’intelligence artificielle pourrait demain nous dicter ce que nous avons à faire et nous contrôler dans chacun de nos gestes, créant une inégalité flagrante entre ceux qui possèdent la connaissance et les autres, se transformant alors en outil de soumission.

Enfin, il y a le risque que ces outils deviennent un jour autonomes, c’est-à-dire qu’ils puissent développer une conscience propre, qu’ils puissent se comporter comme des êtres vivants, voire devenir vivants et se retourner contre l’homme. Nul ne sait aujourd’hui si une machine pourrait s’affranchir de la tutelle de son créateur et évoluer en ce sens. Pour mieux mesurer ce risque, il faut nous attarder sur le concept même d’intelligence.

Qu’est-ce que l’intelligence ?

L’intelligence est un concept très difficile à aborder, et il n’existe pas de définition unique.

L’intelligence touche à la capacité de raisonner, de planifier, de rechercher et de mobiliser des connaissances, de résoudre des problèmes, de s’adapter, de penser, de comprendre des idées complexes, d’apprendre et de tirer des leçons de l’expérience.

Mais s’arrêter à cette définition signifierait que nous sommes nous-mêmes des algorithmes. Il est vrai que lorsque nous pensons, que nous prenons position, ou que nous faisons un choix, notre cerveau applique un algorithme composé de différents critères de choix dont chacun présente un poids plus ou moins important.

Parmi ces critères, il y a les arguments logiques, mais aussi le poids de nos expériences passées, les savoirs acquis, les règles sociales intériorisées, nos traumatismes, nos instincts, nos peurs, nos envies, nos habitudes, nos projections, ou encore nos penchants dus à notre programmation génétique.

Ainsi, nous sommes entièrement déterminés, programmés : nous ne pouvons penser qu’à travers nos algorithmes mentaux. Autrement dit, aucune de nos pensées n’est autonome et nous ne sommes pas libres.

Mais à la différence des programmes d’intelligence artificielle, je sais que je suis un algorithme, et c’est là toute la différence. C’est ici que surgit le concept de conscience, qui est non pas la capacité à penser par soi-même, mais la capacité à se penser soi-même.

Nous ne parlons pas ici de conscience réflexive, qui consiste à retraiter sa propre pensée pour l’affiner (comme peut le faire un algorithme informatique ou un animal qui corrige ses propres réactions), mais d’une autre forme de conscience qui fait que nous sommes des êtres humains, et qui nous ouvre le champ de la philosophie et de la spiritualité.

Le robot, lui, ne fera jamais de philosophie. Il ne sera jamais un être spirituel, même s’il parvient à dominer l’homme un jour. Il ne pourra jamais se penser dans le cosmos, même s’il saura en donner l’illusion.

Ainsi, l’homme est un robot, mais un robot doué d’esprit :

Il ne faut pas se méconnaître : nous sommes automate autant qu’esprit.
Blaise Pascal

Paradoxalement, c’est peut-être en nous comparant aux robots que nous pourrons mieux comprendre qui nous sommes, ce qu’est la vie, ce qu’est une émotion, ce qu’est le rire et toutes ces choses qui sont le propre de l’homme, et peut-être retrouver le sens de notre existence.

Intelligence artificielle, philosophie et spiritualité : conclusion

L’intelligence artificielle questionne nos valeurs, notre nature même et le sens de notre existence.

A ce stade, l’intelligence artificielle n’est pas mise au service de l’humanité, mais au service de quelques individus qui, par hybris, rêvent de dominer le monde, inconscients des dangers qu’ils font peser sur l’humanité toute entière.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.
Rabelais

L’intelligence artificielle coupe toujours plus l’individu de lui-même et de ses besoins profonds, notamment le besoin spirituel. Développée dans un but utilitariste et mercantile, elle n’est pas un humanisme. Pour que l’intelligence artificielle soit un humanisme, il faudrait qu’elle soit partagée, expliquée, co-construite, limitée à certains sujets, contrôlée de manière démocratique et dotée de garde-fous.

Promesse de performance, de rapidité et d’accumulation de savoirs, l’intelligence artificielle maintient l’individu loin du vaste domaine de la conscience. Or le sage sait qu’il doit chercher les réponses en lui-même pour entrer dans la vraie Vie. Il cultive la Connaissance, qui n’est pas une somme de savoirs accumulés, mais au contraire l’abandon de ces savoirs afin de laisser place à la Vérité, à soi-même, aux autres et à la présence cosmique.

Le danger n’est pas dans les machines, ni dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant d’hommes habitués, dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner.
Georges Bernanos, La France contre les robots (1947)

On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.
Georges Bernanos, La France contre les robots (1947)

Modif. le 30 juin 2023

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