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Le fruit défendu : une interprétation maçonnique

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Le fruit défendu : quelle interprétation sur le plan maçonnique ? Quel parallèle entre le mythe de la Genèse et la légende d’Hiram ?

D’après le Livre de la Genèse, le paradis était planté de toutes sortes d’arbres magnifiques produisant des fruits délicieux.

L’arbre de vie trônait au milieu du jardin. Non loin de là se tenait l’arbre de la connaissance du bien et du mal, aussi appelé “arbre de la science”, avec ses fruits défendus. C’est après qu’ils aient mangé de ces fruits que Dieu chassa Adam et Ève du paradis. Il leur ferma l’accès au jardin et à l’arbre de vie, devant lequel il posta des chérubins armés de glaives tournoyants.

Citons la Genèse (3, 1-6) :
1) Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs, que l’Éternel Dieu avait faits. Il dit à la femme : Dieu a-t-il réellement dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ?
2) La femme répondit au serpent : Nous mangeons du fruit des arbres du jardin.
3) Mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin
, Dieu a dit : Vous n’en mangerez point et vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.
4) Alors le serpent dit à la femme : Vous ne mourrez point ;

5) mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal.
6) La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence ; elle prit de son fruit, et en mangea ; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d’elle, et il en mangea.

Comme son nom l’indique, l’arbre de la connaissance du bien et du mal semble donc donner la possibilité de discerner entre le bien et le mal.

Le fruit défendu : du livre de la Genèse à la légende d’Hiram.

Tentons un parallèle entre ce mythe et la légende d’Hiram. Le meurtre d’Hiram pourrait représenter le désir d’accéder à la connaissance : il représente le péché originel.

En tuant Hiram, les mauvais compagnons ont croqué le fruit défendu : ils ont souhaité accéder aux secrets de la connaissance sans effort, pour eux-mêmes. Cela va les conduire à expérimenter la même chose qu’Adam et Ève, à savoir la honte, la souffrance et la mort.

Il semble donc que cette manière de vouloir accéder à la connaissance soit inadéquate. Les trois mauvais compagnons, agissant par fanatisme, ignorance et ambition, non seulement n’ont pas pu obtenir les secrets, mais se sont couverts de honte. Leur conscience les poursuivra jusqu’à ce qu’ils soient châtiés, tel l’œil de Caïn qui l’a suivi jusque dans sa tombe.

Le message semble clair. La connaissance ne s’obtient pas en cueillant, en croquant ou en volant. La connaissance ne s’obtient pas non plus pour soi-même. La connaissance est incompatible avec l’orgueil, le désir et la facilité. La connaissance n’est pas un fruit qu’on consomme. Mais alors, en quoi consiste-t-elle ?

Le savoir et la Connaissance.

Le franc-maçon distingue savoir et Connaissance :

  • Le savoir est une somme d’informations accumulées, il peut s’acquérir et se transmettre par un enseignement ou par des livres.
  • A l’inverse, la Connaissance (avec un C majuscule) ne peut se transmettre. Elle relève de l’intime de soi, de la progression de chacun sur son propre chemin. La Connaissance est indicible, ineffable, inexprimable, intransmissible. Les secrets véritables ne peuvent être communiqués et pour preuve : ce sont des mots substitués qui sont communiqués en loge.

La démarche initiatique, adogmatique, permet de mettre le franc-maçon sur la voie. Mais elle ne révèle rien, elle ne livre aucune Connaissance “toute prête”, aucun secret “véritable”.

Répétons-le, la connaissance n’est pas un fruit qu’on cueille. Car pour le franc-maçon, cueillir le fruit, c’est prendre la vie d’un autre, celle d’Hiram. Voilà donc la signification du fruit défendu.

Voir notre article : Savoir, connaître, comprendre.

L’arbre de vie.

Dans le livre de la Genèse, il y a un détail étonnant. L’arbre de la connaissance du bien et du mal se trouve, dans certains passages, confondu avec l’arbre de vie, qui se trouve lui-aussi au milieu du jardin. Au premier abord, ce détail est troublant. Mais en y réfléchissant bien, il trouve tout son sens. En voici une interprétation : par sa présence au centre du jardin, l’arbre est toute Vie ; il est la Nature toute entière, dans sa beauté, sa force et sa générosité ; il est l’axe du monde, l’ordre du cosmos. Mais si on cherche à le posséder, à s’approprier ses fruits pour soi-même, il devient l’arbre de la connaissance du bien et du mal, avec tous les risques que cela comporte. Ici, c’est l’intention qui compte. L’arbre n’a pas changé de nature, mais par notre intention il est soit bonheur, soit souffrance.

Vouloir s’approprier l’arbre et ses fruits, c’est se perdre. Il s’agit au contraire de respecter cet arbre, roi du jardin. Tout en sachant qu’en tant qu’être vivant, nous portons en nous les mêmes caractéristiques que cet arbre.

J’ai appris récemment que l’être humain partageait un ancêtre commun avec les plantes, estimé à 1,5 milliard d’années. Autrement dit, il y a très longtemps, nous étions des arbres.

Nous sommes nous-aussi dans le jardin, nous sommes des êtres de vie, et à ce titre nous portons en nous la Connaissance véritable.

L’arbre de Vie est un exemple royal, il incarne la Connaissance absolue. Comment lui ressembler ? Hiram nous donne la réponse par son exemple, celui du sacrifice. Pour incarner la Connaissance, il faut renoncer à nous-mêmes, à notre désir d’ « être comme des dieux », pour reprendre les mots du serpent tentateur.

Alors Jésus dit à ses disciples : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même. Matthieu 16, 24

Hiram, comme Jésus, est sans doute celui qui incarne le mieux ce paradoxe du renoncement : il se laisse sacrifier pour que le vrai secret puisse être transmis. Transmis, non pas par les mots, mais par l’exemple.

Le fruit défendu et le serpent tentateur.

Le serpent peut être assimilé aux trois mauvais compagnons qui sont en nous : l’ignorance, le fanatisme et l’ambition.

L’ignorance est contraire au travail et au Devoir. Le fanatisme est une forme de facilité. L’ambition est orgueil.

Croquer le fruit défendu, c’est oublier que le chemin de la vérité est difficile, qu’il nécessite effort, humilité et renoncement à ce qui semble évident.

Une remarque ici : dans les trois religions monothéistes, Lucifer, Satan et le diable ne sont pas des dieux du mal. Ils désignent au contraire des créatures créées parfaites par Dieu, mais qui ont chu en voulant se mettre au même niveau que lui. Le mal signifie alors rejeter Dieu, s’opposer à lui.

Lire notre article sur le symbolisme du serpent.

Au final, que sont le bien et le mal ?

C’est la question centrale, celle qui conditionne notre comportement, notre manière de penser, notre morale intime, notre spiritualité. Maître Hiram détenait les secrets de la construction du temple, c’est-à-dire de son temple intérieur. Il était un homme sage, éveillé. Il avait sans doute résolu la question du bien et du mal, cette clé d’accès à la vérité.

Le bien et le mal restent pour nous une véritable énigme. Mais ces légendes nous apportent un début de réponse.

Le bien et le mal semblent être un piège, puisqu’ils ne peuvent résulter que de notre jugement personnel, imparfait, égoïste. Ce qui est bien pour l’un sera mauvais pour l’autre. Et pourtant, chacun a de bonnes raisons d’agir comme il agit, même le criminel, même le terroriste.

Pour Socrate, il ne peut y avoir de mal intentionnel, puisque, par définition, celui qui commet le mal est soit fou, soit ignorant. Lire notre article : Le mal existe-t-il ?

Nous avons tendance à mettre une étiquette “mal” sur tout ce qui ne nous plait pas. Cela nous évite de réfléchir et de comprendre. Ces étiquettes sont une carapace qui cache notre pauvreté d’âme et notre souffrance intime. Le fait est que le bien et le mal n’existent pas dans l’absolu. Car Dieu accepte tout, aime tout le monde, et pour cause : il a tout créé. A noter qu’on aurait pu remplacer le mot “Dieu” par “GADLU” ou “Nature”.

Au final, la plupart de nos malheurs proviennent du fait que nous sommes persuadés d’agir en bien, persuadés de détenir la vérité. Ce manichéisme mène tout droit au malheur. Là se cachent nos mauvais compagnons, vêtus de faux habits de savoir et de justice.

Sortir du cercle vicieux du bien et du mal, c’est accepter les choses telles qu’elles sont. C’est prendre du recul par rapport à ce que nous voyons. Car tout est en ordre. Oui, l’ordre règne dans le monde. Et s’il y a désordre, il n’existe que dans notre esprit : c’est un trouble alimenté par notre méconnaissance des causes des phénomènes qui nous entourent, et par la fausse idée que nous détenons la vérité.

Il ne s’agit pas ici de sombrer dans le nihilisme. Si je dis que nous n’avons pas à souffrir ou à nous mettre en colère en voyant les malheurs du monde, cela ne veut pas dire qu’il faut être insensible ou arrêter d’agir. De même, la morale et les lois restent nécessaires pour prévenir les comportements néfastes.

Se tenir au centre du cercle.

Croquer le fruit défendu, c’est le vouloir pour soi-même, pour posséder et régner, ce qui provoque un décentrage dans l’ordre universel et un inévitable pêché : une “chute”. Au contraire, incarner l’arbre lui-même, c’est rester bien ancré au centre. La connaissance du bien et du mal, notions qui deviennent universelles, se fait alors claire et spontanée. Le bien est don de soi, empathie, entraide, amour, y compris envers ce que nous n’aimons pas, y compris envers ceux qui nous haïssent. C’est alors que le chemin de Vie et de Vérité apparaîtrait.

Rester au centre du cercle, c’est savoir qui l’on est et d’où l’on vient, les pieds bien enracinés.

Le centre est au milieu des quatre directions cardinales, au coeur des quatre éléments, il en est la quintessence, autrement dit la Vie. Voilà ce que nous sommes véritablement : des êtres vivants, ni plus ni moins.

Plongeons dans l’arbre-Hiram qui dort en nous. Puissions-nous un jour devenir cet arbre, beau, fort, sage et généreux, acceptant tout, même de mourir, même d’être abattu.

Là se cache la parole perdue, qui est peut-être l’infini silence de notre état primordial, cette totale acceptation de notre condition. Alors, alors seulement, nous pourrons dire : l’acacia m’est connu.

Voir aussi notre article : Liste de planches maçonniques pour maîtres.

Pour votre bibliothèque :

  • Dictionnaire des symboles, de Gheerbrant et Chevalier. Avec ses 1600 articles, cet ouvrage est une référence dans l’étude des symboles.
  • Dictionnaire maçonnique, de Roger Richard. Ce dictionnaire comporte 29 biographies et près de 2000 définitions de mots puisés dans les rituels.

Modif. le 15 septembre 2020

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