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La spiritualité par la voie sombre

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Comment la spiritualité doit-elle être abordée ? Comment aboutir à un éveil spirituel durable ? La spiritualité est-elle un « aller-vers » ou au contraire un renoncement à toute finalité ?

La spiritualité évoque le plus souvent une voie d’éveil, un chemin de Lumière. On y voit naturellement quelque chose de positif, qui consisterait à s’extirper du chaos et des ténèbres pour laisser place à l’ordre en soi, à la vraie Vie, au bonheur et à l’Amour.

Il s’agirait de renoncer à ses passions, de s’extirper de sa propre matière, de se libérer de son ego pour retrouver son être authentique, son Soi pur doté d’une conscience claire.

Ce chemin spirituel peut être qualifié de « positif » en ce sens qu’il consiste à aller vers la lumière de la Vérité, ce qui nécessite un effort, un travail, une lutte contre soi-même et ses mauvais penchants.

La spiritualité se double alors d’une pratique et d’une ascèse : il s’agit de réaliser divers exercices physiques ou mentaux afin de libérer l’esprit du corps, en vue de s’élever.

Mais cette voie spirituelle, positive, comporte une limite : tendue vers un objectif, elle est mue par le désir : le désir d’évoluer, l’espoir de devenir meilleur, le souhait de calmer sa souffrance intérieure ou encore la volonté de se réaliser.

Malheureusement, cette voie spirituelle cache souvent la présence l’ego, lequel est loin d’avoir disparu malgré les efforts consentis. L’ego est toujours à la manœuvre puisqu’il dicte l’objectif spirituel à atteindre.

La spiritualité se rapproche alors du développement personnel : mise au service du « moi », de l’individualité, elle devient auto-illusionnement et se révèle une impasse.

Or il existe une autre voie spirituelle, qui peut être qualifiée de sombre ou négative, et qui constitue une alternative salutaire à ce que nous venons de décrire.

La spiritualité par la voie sombre.

La spiritualité par la voie sombre consiste à renoncer à s’élever spirituellement, ce qui peut paraître étonnant. C’est la voie de l’ombre, du négatif, de la régression, celle qui côtoie l’ego, qui accepte les ténèbres et qui se méfie des soi-disant progrès de l’âme. C’est encore la voie de la plongée vers le bas, vers la matière que nous sommes, autrement dit la voie de la connaissance de soi.

Cette voie consiste en effet à nous remémorer notre véritable nature : bien loin d’être des entités spirituelles, nous ne sommes que matière animale. Nous sommes des animaux mus par nos instincts, nos hormones, notre chimie, notre désir de survie, et donc par la haine.

Toutes nos pensées, absolument toutes, sont utilitaristes. Notre conscience n’est qu’un prolongement de nos capacités animales. Nous sommes des êtres totalement déterminés par nos gènes et notre environnement. La moindre de nos idées est le résultat de causes que nous ne connaissons pas. Notre existence est limitée et éphémère. Nous constituons un phénomène passager et insignifiant, sans autonomie, sans impact sur la marche du monde, dénué de toute liberté et de capacité de décision. Nous ne pouvons obéir qu’à notre destin.

Bref, nous n’avons pas d’essence propre. Nous ne sommes rien. Nous n’avons aucun libre-arbitre. Aucune capacité à accéder à la vérité. Et aucune chance d’atteindre le nirvana ou le Royaume de Dieu.

Une posture très matérialiste et négative donc, mais qui, paradoxalement, fait éclater la Lumière. En effet :

  • « Je ne suis que matière » : cette phrase peut-elle être prononcée par autre chose que l’Esprit ? Je suis Esprit.
  • « Je suis un phénomène vide d’existence propre, déterminé, je ne suis rien » : cela ne signifie-t-il pas que je suis le carrefour de Tout ? Je suis Tout.
  • « Je n’ai aucun libre-arbitre » : en disant cela, toutes mes illusions ne tombent-elles pas ? Je deviens libre.
  • « Je n’ai aucune capacité à accéder à la vérité » : toute erreur ne disparaît-elle pas en déclarant cela ? Voici donc la vérité et la Connaissance.
  • « Mon existence est insignifiante et éphémère » : en disant cela, ne suis-je pas en train de dépasser ma propre condition ? Je deviens éternel.
  • « Je n’ai aucune chance d’atteindre le nirvana ou le Royaume de Dieu » : c’est ainsi que je réalise qu’il est mon pays depuis toujours.

Cette voie négative, c’est celle des paradoxes que l’on retrouve entre autres dans le discours de Jésus.

C’est aussi la voie du tao, sensée mener à la compréhension des mystères :

Ténèbres dans les ténèbres, la porte vers toute compréhension.
Tao Te King, 1

Fondateur du taoïsme, Lao-Tseu dit aussi :

Si tu veux être entier,
laisse-toi être partiel.
Si tu veux être droit,
laisse-toi être tordu.
Si tu veux être plein,
laisse-toi être vide.
Si tu veux renaître,
laisse-toi mourir.
Si tu veux que tout te soit offert,
renonce à tout ce que tu as.
(…) Le Maître, parce qu’il n’a aucun but,
réussit tout ce qu’il fait.
Tao Te King, 22

La voie sombre est donc la voie de l’abandon et du lâcher-prise. Un chemin qui oblige à renoncer à comprendre les choses de manière définitive, ce qui rappelle aussi la posture des sceptiques de l’Antiquité.

Un exemple de concept spirituel négatif : le non-soi du bouddhisme.

Certaines spiritualités ou pratiques, en particulier venues de l’hindouisme et du yoga, se fixent pour objectif d’atteindre le Soi, c’est-à-dire un état de conscience profond et sans limite, non basé sur la différenciation. Ceci implique certains efforts ainsi qu’une véritable ascèse.

Le Soi est par nature positif : il est le but à atteindre. Or pour les tenants de la voie sombre, le Soi est illusoire, inatteignable en tant qu’état cible. Car pour accéder à cet état de conscience, il faut un témoin vivant, et ce témoin ne peut être que l’ego. Malgré les apparences, l’ego reste présent, même s’il s’est calmé, assagi…

A l’inverse, le bouddhisme parle de non-soi (qui correspond pour l’individu au constat d’une absence d’existence stable et autonome), qui est en réalité très proche du Soi mais par la négative : car si nous ne sommes rien en particulier, ne sommes-nous pas tout en général ?

Ainsi le non-soi révèle le Soi infini : l’approche par le bas, humble, facilite l’accès à la Lumière en écartant tout risque d’auto-illusionnement.

Conclusion sur la spiritualité par la voie sombre.

On l’a compris, la voie sombre est celle du bas, consistant à plonger profondément en soi et dans la matière afin de mieux se connaître : c’est ainsi que les voiles tombent et que les illusions s’effacent.

Paradoxalement, ce matérialisme fait éclore la plus haute spiritualité. Car on réalise que la Lumière n’était pas extérieure à la matière, mais bien enserrée en elle. Le dualisme s’efface, les opposés deviennent complémentaires voire équivalents, et tout témoigne d’une parfaite unité.

Ce n’est pas en regardant la lumière qu’on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité.
Carl Gustav Jung

Nous ne pouvons réaliser le Soi que dans l’absence de nous-même.
Marion Renault

Modif. le 10 janvier 2023

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