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Doit-on tout pardonner ?

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Doit-on tout pardonner ? Peut-on tout pardonner ? Le pardon est-il la meilleure réponse face à quelqu’un qui nous fait du mal ?

Face à un affront, une offense ou une agression, la réaction naturelle consiste à vouloir se défendre et à essayer d’obtenir réparation. Une réparation qui peut être attendue, demandée, exigée voire imposée. Ainsi, selon les cas, on demandera des excuses, on sollicitera la Justice ou on organisera des représailles…

C’est notre ego qui nous pousse à réagir ainsi. L’ego est ce qui fonde notre personnalité : lorsqu’il est attaqué (ou se sent attaqué), il cherche spontanément à se protéger. L’ego obéit entre autres à l’instinct de conservation et au besoin de défendre sa position sociale. Sans ego, notre survie serait impossible.

Cependant, une autre possibilité s’offre à celui qui subit une agression : le pardon.

Le pardon consiste à considérer une faute comme nulle, ou à l’excuser. Le pardon peut être exprimé (“je te pardonne”) ou non-exprimé. Dans le second cas, on pardonne intérieurement, sans en faire part à celui qui nous a offensé.

Le pardon n’est ni facile, ni naturel. Il peut sembler illogique, voire anormal. Pourtant, il favorise le vivre-ensemble et constitue la voie de la sérénité et de la sagesse.

Tentons de répondre à la question “doit-on tout pardonner ?”

Doit-on tout pardonner ?

Nous l’avons vu, le pardon est contre-nature. Il semble même contraire à la Justice et à la morale : en effet, la loi des hommes prévoit toujours une sanction en cas de préjudice, dommage ou atteinte personnelle.

Mais ce principe de Justice se heurte à des limites. Il peut arriver dans certains cas qu’un individu se sente attaqué, menacé ou harcelé alors que ce n’est objectivement pas le cas. D’autre part, la punition repose sur l’idée que le préjudice a été commis de manière intentionnelle, ce qui est loin d’être évident.

Ici, le critère de l’intentionnalité est central. Ceci amène directement à évoquer la question du bien et du mal.

Pour Socrate, le mal ne peut pas être commis de manière intentionnelle. En effet, celui qui commet le mal le fait parce qu’il n’a pas conscience de la portée de ces actes. Son raisonnement n’est pas éclairé. Et de fait, chaque individu agit comme il peut, en fonction de ses contraintes, de ses connaissances, de son éducation, de sa culture, de sa psychologie, de ses instincts ou encore de ses capacités.

Ainsi, un comportement agressif ou offensant est toujours le résultat d’une conjonction de causes et d’influences que l’individu ne peut connaître ni maîtriser. Dans l’absolu, personne n’a intérêt à agir en mal, sauf si cela se présente à lui comme la seule solution possible.

C’est donc l’ignorance qui est à la source des comportements offensants. Comprendre cela, c’est déjà pardonner à ceux qui nous ont causé préjudice.

Mais alors, doit-on tout pardonner ? Sans doute. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer à sanctionner. En effet, la sanction est nécessaire car elle comporte une dimension préventive et éducative. La loi énonce les limites à ne pas dépasser, et à ce titre son rôle est essentiel. Notons que l’institution judiciaire associe souvent les condamnations à des objectifs de soin et de réinsertion.

Lire aussi notre article : Le mal existe-t-il ?

Au final, le pardon est tolérance, bienveillance et acceptation de l’autre et de ce qu’il est. Mais pour être efficace et bien vécu, le pardon ne doit pas forcément effacer la sanction.

Le pardon dans le christianisme : un acte de foi.

La philosophie du pardon est véritablement née il y a 2000 ans à travers les paroles de Jésus :

  • Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent. Matthieu 5, 43-44
  • Pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Matthieu 6, 12
  • Lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Crâne, ils le crucifièrent là, ainsi que les deux malfaiteurs, l’un à droite, l’autre à gauche. Jésus dit : Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. Ils se partagèrent ses vêtements, en tirant au sort. Luc 23, 33-34
  • Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. Jean 8, 7

Ainsi, Jésus invite au pardon, à la tolérance, à la bienveillance et à la générosité.

Prenant le contre-pied de la logique de la vengeance, Jésus prône une nouvelle forme de réciprocité, fondée non plus sur la haine mais sur l’amour. En d’autres termes, il s’agit de pardonner aux autres, comme nous-mêmes avons besoin d’être pardonnés pour nos erreurs.

Cette approche consiste à nous extirper du “moi-je”, autrement dit de l’idée que nous détenons la vérité au détriment des autres, de l’illusion que nous sommes le centre du monde, autant de sentiments qui ne peuvent mener qu’au conflit et à l’instauration de la loi du plus fort.

Le pardon apparaît alors comme la voie de l’écoute et de la fraternité, donc celle du progrès humain.

Pratiquant la Rédemption, c’est-à-dire le rachat des péchés des hommes sans distinction, Jésus affirme que tout doit être pardonné. Le pardon ouvre les portes du Royaume de Dieu, à savoir le paradis intérieur, un lieu fait de paix et de sérénité, accessible à chaque instant pour celui qui s’y sent prêt.

Lire aussi notre article : Jésus et le mal, interprétation.

Au fond, pourquoi pardonner ?

Pardonner, c’est se libérer de l’illusion que l’autre est toujours fautif, et que nous avons toujours raison. C’est comprendre que chaque comportement est issu d’une conjonction de causes et de circonstances qu’il convient d’identifier et de démêler.

Pardonner, c’est donc se placer dans la posture de celui qui cherche à comprendre plutôt que juger. C’est s’ouvrir à l’autre plutôt que de le rejeter et de le haïr.

La logique du pardon ouvre des perspectives infinies : bienveillance, compassion, altruisme, solidarité, harmonie, progrès, paix entre les hommes.

Mais le bienfait le plus direct du pardon réside dans l’accès à une existence sereine : le pardon est la condition de la paix intérieure.

Pardonner pour se libérer de ses mauvaises pensées.

Pardonner permet avant tout de se libérer de sa propre souffrance.

Pardonner, c’est renoncer définitivement à la colère et à l’aversion, des sentiments toujours induits par l’ignorance.

C’est aussi se détacher de soi-même, du caractère décentré et démesuré de son ego. C’est se voir à l’égal des autres, prêt à apprendre d’eux, prêt à aider.

On comprend qu’il s’agit là d’une voie de libération personnelle en même temps qu’un chemin d’accès à la vérité.

Faut-il faire part de son pardon ?

Exprimer son pardon à celui qui nous a blessé n’est pas toujours une bonne idée. En effet, “je te pardonne” signifie aussi “tu as commis une faute”, ce qui risque d’être mal pris.

Rappelons que celui qui nous offense ne le fait jamais intentionnellement. Lui dire qu’il a mal agi serait contre-productif, voire erroné. Il y a certainement d’autres moyens de lui faire comprendre qu’il aurait pu agir autrement.

Ainsi, dans la plupart des cas, il sera préférable de pratiquer un pardon “intérieur”.

En réalité, plus qu’un acte courageux, pardonner est d’abord un état d’esprit qui vise à rétablir l’équilibre en soi-même. Car l’agression que nous avons subie n’en était peut-être pas une ; la colère que nous avons éprouvée n’était pas justifiée, et le fait est que nous nous sommes laissés emporter par notre ego.

Il n’y aurait pas lieu d’évoquer la nécessité du pardon si nous ne nous étions pas sentis agressés au départ.

Se pardonner à soi-même.

Le pardon ne concerne pas que les autres : il concerne aussi nous-mêmes.

En tant qu’êtres imparfaits à l’intelligence et à la conscience limitées, nous ne sommes pas en capacité de comprendre nos déterminismes ni de cerner ceux des autres. Notre vision des choses est très partielle, et elle le restera malgré nos efforts et notre bonne volonté.

De même qu’il faudra pardonner aux autres, il faudra donc aussi nous pardonner à nous-mêmes pour nos errances, passées et futures. Nous aurons sans doute à nous excuser auprès des autres, à reconnaître nos erreurs et à apprendre de cela.

Le pardon envers soi-même aboutit à la déculpabilisation : il s’agit là-encore d’une libération intime.

Doit-on tout pardonner à ceux qui ne nous pardonnent pas ?

Il est d’autant plus délicat de pardonner que celui qui nous offense persiste dans l’évidence de son erreur. Etre l’objet d’une haine tenace rend le pardon difficile voire impossible.

Dans certains cas, l’agression nécessitera riposte et mesures de rétorsion afin de ne pas se laisser détruire. Cependant, la perspective du pardon intérieur ne doit jamais être abandonnée. Mener le combat implique autant de savoir résister, que de se remettre en cause, et de respecter son adversaire comme soi-même.

jean-paul II pardonCi-dessus : Le pape Jean Paul II rend visite à son agresseur Ali Agca en prison, lui offrant son pardon. Cette image montre que sanction et pardon ne sont pas incompatibles.

Pour aller plus loin :

  • Dictionnaire philosophique, d’André Comte-Sponville. 1654 définitions pour aborder la philosophie de la manière la plus ludique qui soit.

Modif. le 21 juillet 2020

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