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Science sans conscience n’est que ruine de l’âme : signification

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“Science sans conscience n’est que ruine de l’âme” : quelle est la signification de cette célèbre citation de Rabelais ? En quoi la morale doit-elle accompagner le savoir ? Interprétation.

François Rabelais (1494-1553) est un écrivain français humaniste de la Renaissance. Il est notamment l’auteur de Pantagruel et Gargantua.

C’est dans Pantagruel que Rabelais emploie son célèbre aphorisme “science sans conscience n’est que ruine de l’âme.”

Le chapitre 8 de cet ouvrage est une émouvante lettre de Gargantua à son fils Pantagruel, dans laquelle il l’encourage à poursuivre et parfaire sa formation humaniste :

“C’est pourquoi, mon fils, je t’engage à employer ta jeunesse à bien progresser en savoir et en vertu. (…)
J’entends et je veux que tu apprennes parfaitement les langues. (…)
Qu’il n’y ait pas d’étude scientifique que tu ne gardes présente en ta mémoire.

Des arts libéraux : géométrie, arithmétique et musique, je t’en ai donné le goût quand tu étais encore jeune, à cinq ou six ans, continue. (…)
De l’astronomie, apprends toutes les règles. (…)
Du droit civil, je veux que tu saches par cœur les beaux textes, et que tu me les mettes en parallèle avec la philosophie. Et quant à la connaissance de la nature, je veux que tu t’y donnes avec soin. (…)
Puis relis soigneusement les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les Talmudistes et les Cabalistes, et, par de fréquentes dissections, acquiers une connaissance parfaite de l’autre monde qu’est l’homme.
Et quelques heures par jour commence à lire l’Écriture sainte. (…)
En somme, que je voie en toi un abîme de science car, maintenant que tu deviens homme et te fais grand, il te faudra quitter la tranquillité et le repos de l’étude pour apprendre la chevalerie et les armes afin de défendre ma maison. (…)
Mais – parce que, selon le sage Salomon, Sagesse n’entre pas en âme malveillante et que Science sans Conscience n’est que ruine de l’âme – tu dois servir, aimer et craindre Dieu, et mettre en lui toutes tes pensées et tout ton espoir ; et par une foi nourrie de charité, tu dois être uni à lui, en sorte que tu n’en sois jamais séparé par le péché.
Méfie-toi des abus du monde ; ne prends pas à cour les futilités, car cette vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable pour tes prochains, et aime-les comme toi-même. Révère tes précepteurs. Fuis la compagnie de ceux à qui tu ne veux pas ressembler, et ne reçois pas en vain les grâces que Dieu t’a données. Et, quand tu t’apercevras que tu as acquis tout le savoir humain, reviens vers moi, afin que je te voie et que je te donne ma bénédiction avant de mourir.
Mon fils, que la paix et la grâce de Notre Seigneur soient avec toi. Amen.
D’Utopie, ce dix-sept mars,
Ton père, Gargantua.

Dans cette lettre, Gargantua propose à son fils un programme exhaustif et encyclopédique : il l’encourage à accumuler une somme de savoirs.

Mais il précise que cette accumulation de savoirs doit s’accompagner de “vertu” : elle doit se faire au service de la sagesse. Il met en garde Pantagruel contre la dérive qui consisterait à profiter de cette connaissance pour soi-même, au lieu de la mettre au service de Dieu et d’autrui.

Voyons précisément ce que signifie la célèbre citation de Rabelais.

“Science sans conscience n’est que ruine de l’âme” : interprétation.

Rabelais fait donc la distinction entre :

  • la science : c’est la somme des savoirs qu’il est possible d’acquérir et de cumuler,
  • la conscience : c’est le fait d’utiliser ces savoirs à bon escient. C’est mesurer la porté de ce que l’on a appris. C’est comprendre les enseignements pour approcher l’intention divine. C’est donc la voie de la sagesse et de la Connaissance.
  • lire aussi notre article sur la différence entre savoir et connaissance.

Autrement dit, selon Rabelais, apprendre sans comprendre n’est que ruine de l’âme. L’acquisition des savoirs doit se faire, non pas au service de soi-même pour régner et dominer, mais au service de Dieu et de sa morale.

La “ruine de l’âme” évoque ce risque de décentrage, allusion indirecte à Adam et Eve croquant du fruit de l’arbre de la science : le serpent leur promet qu’en mangeant de ce fruit, ils seront “comme des dieux”. Cette volonté de se mettre au niveau de Dieu, de vouloir le concurrencer, signe la rupture de l’alliance entre l’homme et son Créateur. C’est le début d’une longue période de malheur.

“Selon le sage Salomon, Sagesse n’entre pas en âme malveillante”, dit Rabelais. La référence à Salomon éclaire la formule “science sans conscience” : en effet dans la Bible, Salomon, fils de David, est le constructeur du Temple de Jérusalem, la maison de Dieu abritant l’arche d’alliance. Salomon est le symbole de la nouvelle alliance entre Dieu et le peuple élu : il incarne la sagesse (lire aussi notre article sur la sagesse de Salomon).

Dieu donna à Salomon sagesse et intelligence à profusion ainsi qu’ouverture d’esprit autant qu’il y a de sable au bord de la mer. Premier Livre des Rois 5, 9

Remarque : le sceau de Salomon symbolise, par ses deux triangles entrelacés, l’union de l’Homme et de Dieu.

Rabelais rappelle la nécessité de s’unir à Dieu. Il s’agit de comprendre, de respecter et d’incarner la Loi divine. Là réside la véritable Connaissance : “tu dois servir, aimer et craindre Dieu, et mettre en lui toutes tes pensées et tout ton espoir ; et par une foi nourrie de charité, tu dois être uni à lui, en sorte que tu n’en sois jamais séparé par le péché.”

L’alliance avec Dieu est la voie de la sagesse ; le péché est au contraire la séparation d’avec Dieu : l’orgueil.

La morale selon Rabelais.

Rabelais cite deux vertus théologales : la foi et la charité.

  • La foi est le fait d’adhérer fermement aux vérités de Dieu et de respecter la Loi universelle,
  • La charité est un amour désintéressé pour Dieu et pour les autres, donnant grâce et joie. “Sois serviable pour tes prochains, et aime-les comme toi-même”, est-il dit dans la lettre.

Ainsi, Gargantua invite son fils Pantagruel à trouver sa juste place dans le monde : au service de Dieu (c’est-à-dire en harmonie avec les lois du cosmos) et au service d’autrui.

Enfin, il le met en garde contre les “abus du monde”, les “futilités”, bref toute tentation ou risque de dérive égocentrique.

“Science sans conscience” : conclusion.

Par sa formule “science sans conscience n’est que ruine de l’âme”, Rabelais rappelle l’importance de la réflexion et de l’intuition pour passer du savoir à la Connaissance, de l’accumulation à la compréhension.

Accumuler des savoirs n’est pas suffisant, et même dangereux si cela est mis au service d’une “âme malveillante”.

Les savoirs, par définition limités, inexacts ou changeants, ne permettent pas à eux seuls d’approcher l’intention divine : une autre dimension de recherche est nécessaire.

Lire aussi nos articles :

Pour votre bibliothèque :

Gargantua et Pantagruel, de François Rabelais.

Modif. le 21 juillet 2020

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