La fidélité en franc-maçonnerie : voici une planche au 1er degré.
Lors de la cérémonie d’initiation, après le troisième voyage, le Vénérable Maître demande au néophyte de contracter un serment de fidélité. Or plusieurs questions se posent : qu’est-ce que la fidélité en franc-maçonnerie ? Qu’exige-t-elle ? A qui la doit-on ? Aux frères ? A soi-même ? Au Grand Architecte de l’Univers ?
Tentons une définition de la fidélité maçonnique.
Les composantes de la fidélité maçonnique
La fidélité est un attachement à un devoir : c’est la régularité à remplir ses engagements.
Fidélité vient du latin fidelis, qui signifie « digne de confiance, ami », lui-même construit sur la racine du mot fides : la foi, la confiance. La fidélité, prise au sens d’Aristote, est une vertu, ce qui signifiait pour lui : « une habitude à vouloir maintenir sa conduite dans la direction du bien ». Le vice, c’est donc l’habitude contraire.
Cette définition conventionnelle étant posée, on doit aller plus loin, et trouver ce qui détermine la possibilité d’être fidèle. On peut voir trois composantes essentielles à la fidélité :
- Une condition d’existence, qui est la Liberté. Cela va de soi, en effet, personne ne peut contracter son serment s’il ne le fait pas de sa propre et libre volonté. Celui qui aurait prêté serment sous la contrainte ferait preuve d’hypocrisie. La liberté est donc la première condition.
- La deuxième condition est la pérennité. Nous comprenons avec Aristote que c’est en accomplissant des actes vertueux dans le temps que l’on devient vertueux. En disant cela, la vertu est donc une qualité qui se cultive et qui prend sa source dans notre détermination résolue. Cette deuxième composante, c’est donc la Volonté.
- La troisième condition nécessaire nous est donnée par Jankélévitch : que faire si j’ai prêté serment il y a 10 ans pour une cause à laquelle je ne crois plus aujourd’hui ? Dois-je persister dans mon engagement initial au nom de la parole donnée ? Que faire si je me suis trompé à l’origine ? Jankélévitch répond ainsi : « être fidèle au pire serait pire que se renier, et la fidélité dans la sottise fait une sottise de plus ». La troisième composante serait donc une condition de Sincérité.
L’engagement de fidélité maçonnique doit donc être libre, pérenne et sincère. Voici le cadre général.
Le serment maçonnique et la fidélité fraternelle
Traduisons tout cela en propos maçonniques. Pour nous, francs-maçons, notre engagement est concrétisé par un serment. Lors de la cérémonie d’initiation, le Vénérable Maître s’assure de manière progressive et à plusieurs reprises de notre détermination à recevoir la Lumière.
Plusieurs fois il a fallu répondre « Oui, Monsieur », ce qui nous a permis d’aller plus loin. Puis nous nous sommes retrouvés devant cet autel et avons contracté le serment selon une formulation précise. Pour certains, cela remonte à quelques jours, pour d’autres, à quelques décennies. Bien qu’il soit ensuite renouvelé à chaque degré, le premier serment au grade d’apprenti est fondateur :
Moi, sous l’invocation du GADL’U et en présence de cette Respectable Loge de FM régulièrement réunie et dûment consacrée. […] Je jure d’observer consciencieusement les principes de l’Ordre Maçonnique, de travailler à la prospérité de ma Respectable Loge, d’en suivre régulièrement les Travaux, d’aimer mes FF et de les aider par mes conseils et mes actions. […]
Alors à qui ou à quoi sommes-nous donc fidèles ? Il est clair que nous sommes engagés vis-à-vis de nos frères, ainsi qu’envers l’ordre maçonnique et ses principes. Pour mémoire, ces principes ont été rappelés par le frère Orateur lors de la cérémonie d’initiation :
La Franc-Maçonnerie proclame, comme elle l’a proclamé dès son origine, l’existence d’un Principe Créateur, sous le nom de GADL’U. Elle n’impose aucune limite à la recherche de la Vérité et c’est pour garantir à tous cette liberté qu’elle exige de tous la tolérance. […] La Franc-Maçonnerie a pour but de lutter contre l’ignorance sous ses formes. C’est une école mutuelle dont le programme se résume ainsi : obéir aux lois de son pays, vivre selon l’honneur, pratiquer la justice, aimer son semblable, travailler sans relâche au bonheur de l’Humanité et poursuivre son émancipation progressive et pacifique.
Tout y est. Est-il vraiment utile d’insister sur l’importance d’être fidèle aux autres, à ses frères ? Kant, déjà, allait jusqu’à qualifier le manquement à cette parole de « crime contre l’humanité ». Cela semble évident : le contrat social repose sur la fidélité à ces principes universels.
Fidélité et loyauté
Du point de vue sociétal, la fidélité relève de tout ce qui règle la vie en société, c’est-à-dire du contrat. En cela, le terme de fidélité n’est peut-être pas plus le plus approprié, et il conviendrait de parler de loyauté plutôt que de fidélité, au sens où il s’agit avant tout du respect d’un contrat, qu’il soit explicite ou tacite. En effet, « loyauté » a pour étymologie latine lex, legis, « la loi ».
Mais du point de vue maçonnique, la notion de fidélité envers ses frères comporte un lien d’amour qui, au plus haut niveau, implique une certaine foi en l’autre ainsi qu’en soi-même, et donc le courage, la confiance et l’espérance. C’est ainsi que la fidélité apparaît comme une qualité élevée au plus haut degré, ce qui au sens latin se nomme vertu.
Nous touchons ici du doigt cette idée de fidélité fraternelle contenue dans le Serment. Sans cette fidélité, point de cohésion, et les maillons de la chaine d’union seraient disjoints.
La fidélité cimente les autres vertus, et c’est grâce à elle que l’édifice est solide. On pourrait aussi parler de fidélité de la mémoire, qui transforme l’individu en un maillon d’une chaîne d’union entre ce qui était et ce qui suivra. Ce devoir de mémoire et de transmission est donc bien plus qu’une culture, c’est la Tradition. C’est aussi de cette manière que l’on peut aborder le sens du Volume de la Loi Sacrée, qui est l’une des trois Grandes Lumières de la Maçonnerie. Précisément, c’est sur l’Autel des Serments que nous le trouvons en Loge.
Mais il faut aller plus loin pour saisir le sens de la fidélité en franc-maçonnerie.
Fidélité et éveil maçonnique
Un franc-maçon est en recherche permanente de sa propre définition. Ici, la fidélité que l’on se doit à soi-même est double. D’une part, le maçon ne peut révéler son potentiel latent qu’à la condition qu’il concentre toute sa volonté dans son désir de s’élever : c’est là un effort de courage symbolisé par le Maillet.
D’autre part, le maçon se promet à lui-même de révéler son authenticité : c’est l’importance de l’effort de sincérité, symbolisé par le Ciseau.
Le maçon recherche autant ce qui le rapproche de ce qui le différencie des autres : « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis. » (Antoine de Saint-Exupéry, Citadelles, 1948).
Le franc-maçon est un homme libre, et le serment ne doit pas faire de lui un inféodé. Par le serment, nous nous condamnons nous-même à nous mettre en chemin sur la route du Devenir. « Tu dois devenir l’homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même » (Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra).
Ce temps employé à devenir nous-mêmes, nous le retrouvons dans le symbole de la Règle à 24 divisions. Avec la Règle, l’Apprenti franc-maçon doit s’inquiéter de l’emploi correct du temps. Le Présent nous convoque, et nous devons lui répondre. Fuir devant cette convocation, ce serait être infidèle.
La question qui se pose dans l’étude du rapport de la fidélité et du temps, c’est bien de savoir si oui ou non, nous avons le courage d’être Soi. Le courage de vivre passionnément cette vie qui est la nôtre, cette vie de maçon que nous nous sommes accordée. Et être maçon, c’est vivre la maçonnerie au quotidien. Le serment est là pour nous le rappeler !
Je jure solennellement tout cela sans évasion, équivoque ou réserve mentale d’aucune sorte, sous peine, si je devais y manquer, d’avoir la langue arrachée et la gorge coupée, et d’être jugé comme un individu dépourvu de toute valeur morale et indigne d’appartenir à la Franc-Maçonnerie.
Pourquoi tant de dramaturgie sanguinolente dans ce serment maçonnique, s’il n’est rien d’autre qu’un « pense-bête » ? En réalité, il y a une proportionnalité bien réfléchie entre ce que l’on nous a demandé de jurer, et le risque qu’il y a à ne pas tenir sa parole.
Ayant fait le vœu de travailler avec le Maillet, le Ciseau et la Règle, le véritable risque à ne pas s’y conformer est de passer à côté de sa vie, et de n’être rien d’autre qu’un spectateur tristement passif de ce qui nous arrive, de n’être rien d’autre qu’une incarnation terrestre dont l’esprit ne s’élève pas : c’est la dénégation de Soi, la fuite, et à terme, c’est le reniement de la Vie elle-même.
Peut-être que les Apprentis placés au septentrion, jouissant d’un peu plus d’ombre, profitent d’une position privilégiée. Ils remplissent le devoir sacré de silence, qui leur permet de se convoquer eux-mêmes.
En face, les frères au Midi, Compagnons et Maîtres qui baignent dans la Lumière, utilisent, espérons-le, cette clarté à bon escient.
A l’Orient, tous les frères se ressourcent pour retrouver de sens de leur serment, le sens de la fidélité.
Conclusion
Le serment de fidélité maçonnique fait de nous des privilégiés, car il nous condamne au travail libérateur. Il agit très concrètement par sa réalité physique : mon serment continue de m’engager devant vous. Et vous vous engagez aussi à me relever si je tombe, à me rappeler à l’évidence si je m’égare, à m’épauler quand j’aurai du mal à reprendre le chemin. C’est bien cela, la Fraternité.
Une fois que nous avons pris conscience de cela, nous n’avons plus peur d’essayer ni d’échouer. Se perdre est peut-être même une bonne chose, et Nietzsche disait : « Il faut savoir se perdre pour un temps si l’on veut apprendre quelque chose des êtres que nous ne sommes pas nous-mêmes » (Le Gai Savoir, Livre IV).
Voilà donc le grand changement, la grande transformation : c’est le secret que ne peuvent pas comprendre ceux qui n’ont pas fait le serment de fidélité, c’est la dissolution du sentiment de solitude, et de la peur tétanisante qui en découle. Nous ne sommes plus seuls.

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Dernière modification le 14 avril 2026. Adrien Choeur









