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Ni un athée stupide, ni un libertin irréligieux

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Ni un athée stupide, ni un libertin irréligieux : que signifie cette célèbre formule maçonnique ? Comment l’interpréter ?

Texte de référence de la franc-maçonnerie, les Constitutions d’Anderson ont été publiées en 1723 dans le but d’harmoniser le rite au sein de la Grande Loge de Londres et de Westminster constituée en 1717, et ainsi mettre fin à la querelle entre les Ancients et les Moderns.

Le passage suivant est resté célèbre :

Un Maçon est obligé, par sa Condition, d’obéir à la Loi morale; et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un Athée stupide, ni un Libertin irréligieux. Mais bien qu’aux Temps anciens les Maçons fussent tenus en tout Pays d’appartenir à la Religion de ce Pays ou de cette Nation, quelle qu’elle fût, on estime cependant, maintenant, plus convenable de ne leur imposer que cette Religion sur laquelle tous les Hommes sont d’accord, et de les laisser libres de leurs Opinions particulières : c’est à dire, être des Hommes bons et loyaux, ou Hommes d’Honneur et de Probité, quelles que soient les Dénominations et Croyances qui puissent les distinguer. Ainsi, la Maçonnerie devient le Centre d’Union et le Moyen de promouvoir la véritable Amitié entre des Personnes qui eussent dû rester perpétuellement séparées.

Constitutions d’Anderson, chapitre 2 – Les devoirs et obligations des franc-maçons – Concernant Dieu et la religion

La formule « le maçon ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux » est souvent citée. Au premier abord, elle semble renvoyer à l’un des landmarks les plus importants de la franc-maçonnerie dite traditionnelle : la croyance en un Principe créateur.

Mais comment l’interpréter exactement ?

Remarque : la version originale en anglais de ce passage est : « if he rightly understands the Art, he will never be a stupid Atheist, nor an irreligious Libertine. »

Voir aussi notre liste de planches au troisième degré

Cette formule ne peut être comprise qu’après avoir lu la totalité du passage concerné. Le texte invite à adhérer à une « religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord » : on peut y voir la religion de la raison, fondée sur la connaissance des lois de la nature et sur la vertu, le passage évoquant notamment la bonté, la loyauté, l’honneur et la probité.

En ce sens, le mot « religion » doit être pris au sens premier, à savoir « ce qui relie et rassemble » : ainsi, « la Maçonnerie devient le centre d’union et le moyen de promouvoir la véritable Amitié entre les hommes. »

En parallèle, le texte insiste sur la liberté de conscience, introduisant une forme de laïcité, chacun restant libre de ses « opinions particulières ». La seule religion véritable étant celle qui prône et défend les valeurs universelles de tolérance, de progrès et d’Amour.

Les formules « athée stupide » et « libertin irréligieux » peuvent prêter à confusion. Hors contexte, on pourrait penser qu’il s’agit d’un rejet de l’athéisme, jugé « stupide ». L’analyse prouve l’inverse.

En effet,« athée stupide » ne signifie pas que l’athéisme soit une stupidité, mais plutôt qu’il ne doive pas prendre la forme d’un enfermement ou d’un rétrécissement de la pensée qui aboutirait au rejet de toute idée d’ordre universel ou de lois universelles, ou encore au rejet des opinions religieuses des autres. Un tel comportement serait en effet « stupide », c’est-à-dire contraire à la raison, néfaste pour l’homme lui-même et pour la société tout entière.

En d’autres termes, la franc-maçonnerie est ouverte aux athées qui sont en quête de la vérité, des lois de la Nature et des principes de l’harmonie sociale. En ce sens, l’athéisme peut même constituer un atout pour celui qui adopte une démarche authentique de recherche de la vérité, car il ne sera influencé ni par les habitudes ni par les dogmes.

De même, « libertin irréligieux » ne signifie pas que les libres-penseurs soient forcément sans foi ni loi, mais au contraire que leur liberté de pensée et leur raison peuvent et doivent être mises au service de la quête des principes qui sous-tendent l’ordre moral et universel.

Notons que le libertinisme était au XVIIe siècle la doctrine de la libre-pensée. Amoureux de la raison, les libertins rejetaient les religions, les dogmes ainsi que la notion de Dieu ou de Créateur. Or, certains libertins allaient jusqu’à remettre en cause tout système philosophique et toute morale. A partir du XVIIIe siècle, le libertinisme prend une connotation négative, ses adeptes étant accusés d’immoralité et de débauche.

Ici, le mot « Art » évoque l’art de la vie ou encore l’Art royal, c’est-à-dire l’art de la transformation de soi. Il s’agit d’un effort permanent d’élévation, de Connaissance et de perfectionnement. Le but est de comprendre ce qui nous relie aux autres et à l’univers, d’apprendre et de cultiver les principes de morale sublime dans la perspective d’une vie épanouie et d’une société harmonieuse. Pour cela, l’homme de bonne volonté ne se fixe aucune limite, pour peu qu’il reste attaché à la raison.

Au final, le franc-maçon se soumet à un idéal de Beauté, de Force et de Sagesse. Il recherche les principes universels qui sous-tendent ces valeurs. En ce sens, il est en quête de sacré.

Dans la France révolutionnaire, le culte de l’Être suprême était une forme de religion civique visant à unifier la nation autour de valeurs républicaines et universelles. Figure abstraite et philosophique, l’Être suprême symbolisait à la fois la Raison, les lois de la Nature et la Vertu.

Refusant tout dogme religieux, ce culte s’inspirait des idées déistes des Lumières : la croyance en un « Principe », sorte de Grand Horloger (Voltaire) ou de Grand Architecte de l’Univers, garant de l’ordre naturel, de la moralité et de la Justice.

Le culte de l’Être suprême faisait l’objet de cérémonies publiques. L’athéisme était combattu car considéré comme une menace pour l’ordre public.

Ci-dessous, une référence à l’Être suprême dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 :

déclaration des droits de l'homme et du citoyen être suprême
Extrait de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, 1789

La formule « le Maçon ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux » est caractéristique de l’esprit des Lumières, empreint de liberté de pensée mais fidèle aux notions d’ordre, de morale et de justice. Le début de la phrase ne laisse aucun doute à ce sujet : « un maçon est obligé, par sa condition, d’obéir à la Loi morale ».

Le franc-maçon est donc celui qui recherche les lois universelles : lois de la Nature, lois humaines et lois morales. En quête d’harmonie, il désire se soumettre lui-même à ces lois. Il ne recherche donc pas la liberté pour lui-même, mais pour les autres. Rejetant les idées toutes faites, il a pour guide sa seule raison. Il n’accepte que ce qu’il juge vrai par lui-même, même s’il respecte toutes les opinions. Il retient des religions uniquement ce qui a du sens pour lui. Dans sa quête, il fait preuve de prudence et d’humilité.

En résumé, le franc-maçon est celui qui tente de comprendre la grande mécanique cosmique. En prenant conscience des liens présents entre toutes les choses, il pourrait bien finir par épouser la seule religion véritablement universelle : la religion d’Amour.

Symboles et valeurs au REAA - Adrien Choeur

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Dernière modification le 5 mars 2026. Adrien Choeur

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