Le Trivium : planche maçonnique au deuxième degré. Comment aborder le Trivium par rapport au Quadrivium ? A quoi servent la grammaire, la rhétorique et la logique ?
Le cartouche qui présente les Arts libéraux est révélé à l’issue du troisième voyage de la cérémonie d’élévation au grade de Compagnon. Ce voyage s’effectue équipé du Niveau et du Fil à Plomb. La verticalité du Fil à Plomb nous renvoie à l’introspection, c’est-à-dire à la connaissance de soi.
En effet, avant de débuter le travail de rectification de sa pierre brute, l’apprenti doit observer cette dernière, il doit la décrypter, la regarder sous de multiples angles afin d’identifier ses aspérités et ainsi préparer le travail de dégrossissage, de taille et de correction.
S’il indique le bas, le Fil à Plomb donne aussi la direction du zénith : il nous invite à un mouvement d’élévation intellectuelle, morale et spirituelle.
Le deuxième outil qui équipe le futur compagnon lors de ce troisième voyage est le Niveau. Ce Niveau nous ramène à l’horizontalité : le moment est venu pour le franc-maçon, après sa longue période d’introspection, d’aller à la rencontre des autres, de faire le pas de coté en direction de ses frères. Précisément, l’accès à la parole lui permettra d’échanger, de questionner, de donner et de recevoir des autres. Le pas de coté l’amènera à voir les choses sous un autre angle, éclairé d’une lumière différente ; il est suivi d’un dernier pas qui le ramènera vers son objectif initial, en direction de l’Étoile flamboyante.
Mais revenons aux Arts libéraux, Trivium et Quadrivium. Le Trivium se réfère principalement aux lettres, aux arts de la parole et du raisonnement. Le Quadrivium fait référence aux chiffres, à la science, aux connaissances fondamentales.
En simplifiant, on pourrait affirmer que le Trivium correspond à la forme, et le Quadrivium au fond : le comment et le quoi.
Platon, dans La République, préconisait de débuter l’enseignement par ce qui constituera plus tard le Quadrivium : arithmétique, géométrie, musique et astronomie, avant d’enseigner les arts oratoires. Les sciences des nombres devaient permettre d’élever l’esprit vers le Beau, le Vrai et le Bien. L’enseignement de Platon était destiné à atteindre la culture, c’est-à-dire le développement harmonieux de la personne humaine dans le but d’accéder à la sagesse comme art de vivre.
Donc Platon faisait passer le Quadrivium avant le Trivium. Et effectivement, à quoi bon maîtriser les arts oratoires si on ne maîtrise pas le fond de sa pensée ? Pourtant, nous allons le voir, les arts du Trivium sont indispensables à la formulation des sciences du Quadrivium.
Voici une planche maçonnique sur le Trivium au deuxième degré.
Le Trivium au grade de compagnon
Concentrons-nous sur le Trivium, terme d’origine latine qui signifie « les trois chemins ». Le Trivium est constitué des trois outils pédagogiques permettant d’acquérir les compétences fondamentales en matière de langage et de raisonnement.
Pour donner une définition simple de ces trois disciplines, on peut se référer à la Constitution de Maçons opératifs de 1722, reprenant selon son éditeur de l’époque un manuscrit vieux de cinq siècles. Cet ouvrage fait référence aux « Sciences libérales » :
La Grammaire apprend à l’homme à écrire et parler correctement.
La Rhétorique apprend à l’homme à parler purement, en termes subtils.
La Logique apprend à l’homme à distinguer la vérité de l’erreur.
Ainsi, les trois domaines que constituent le Trivium inter-agissent et concourent à construire des propos cohérents et structurés permettant d’organiser ses idées de manière correcte, claire et convaincante. En somme, tout ce dont le compagnon aura besoin pour communiquer avec les autres après avoir acquis le droit (et même le devoir !) à la parole.
Premier élément du Trivium : la Grammaire
La Grammaire ne se limite pas à l’apprentissage des règles syntaxiques. Elle permet de comprendre les structures fondamentales du langage et de saisir les mécanismes sous-jacents de construction des phrases. Elle permet bien évidemment de s’exprimer de manière correcte et juste, sans faute, ce qui constitue un élément de respect de l’auditoire.
Selon Noam Chomsky, référence de la linguistique moderne, la Grammaire constitue un système mental inné et universel à toutes les langues, qui permet à l’individu de produire et comprendre un énoncé. Il considère le langage comme instrument central pour comprendre les mécanismes de la pensée ; l’étude de sa syntaxe et de sa structure permet de formuler des hypothèses sur le fonctionnement cognitif du cerveau.
Rappel : la syntaxe est l’ensemble des règles de grammaire qui permettent d’agencer et d’ordonner les mots pour former des phrases claires et correctes.
La Rhétorique
Pour aborder la Rhétorique, on peut se référer à l’approche de Cicéron. Cicéron décompose la Rhétorique en cinq phases ou étapes :
- l’Inventio : c’est l’art de trouver les idées, les arguments et les preuves nécessaires pour soutenir son discours. L’Inventio répond à la question « quoi » ou « que dire ». C’est la matière, les idées, le fond du propos. Avant de se concentrer sur le style, la forme, la rédaction, il faut en effet travailler sur les idées, le contenu, bref travailler le Quoi avant se concentrer sur le Comment. Une fois que le contenu est bien défini, on peut se concentrer sur la forme. Bien sûr, la forme est très importante, indispensable pour s’assurer que le message reçu est conforme ou le plus proche possible du message transmis,
- la deuxième phase de Cicéron est le Dispositio : c’est l’art d’ordonner et d’organiser les arguments de manière cohérente et « stratégique ». Cela concerne donc la séquence, l’organisation, l’ordonnancement du propos. Il faut savoir mettre de l’ordre dans ses idées pour bien les transmettre, afin qu’elles soient bien reçues et comprises,
- la troisième phase est l’Elocutio : c’est le choix des mots et des figures de style pour donner de la force et de l’éclat au discours. C’est l’éloquence, l’art de toucher et de persuader par le discours,
- la quatrième phase est l’Actio : c’est la manière physique de s’exprimer, la gestuelle, la mise en scène du propos, outil primordial chez la plupart des communicants…
- enfin, la Memoria est l’apprentissage par cœur du discours : ce sont les techniques d’organisation mentale pour ne rien oublier.
La classification de Cicéron est intéressante. On pourrait regrouper l’Inventio et la Memoria, c’est-à-dire le fait de trouver les idées et de les retenir, les autres phases étant plutôt des mécanismes de structuration et de formatage du propos.
La Logique
Troisième élément du Trivium, la Logique constitue l’élément idéal de transition entre le Trivium, arts des lettres et de la parole, et le Quadrivium, plus en rapport avec les sciences et connaissances fondamentales.
La logique permet de structurer son argumentation, de garantir la validité du raisonnement. Elle permet de construire un propos argumenté, solide, assis, donc convaincant. Elle est nécessaire pour construire une argumentation rigoureuse, pour discerner les arguments valides, exempts d’erreurs, de contradictions et de sophismes.
La logique permet la mobilisation de la raison dans la quête et l’expression de la Vérité.
Le Trivium : compétence ou performance linguistique ?
Dans son ouvrage de 1965, Aspect de la Théorie syntaxique, Chomsky fait une distinction fondamentale entre « compétence linguistique » et « performance linguistique ». La compétence est la connaissance innée qu’un sujet a de sa langue, tandis que la performance est l’utilisation réelle de cette langue dans des situations concrètes, par exemple devant un auditoire, pour convaincre et marquer les esprits.
Dans certains cas, la performance oratoire peut compenser une faiblesse en grammaire ou en vocabulaire. Si le message est clair, simple, percutant, alors il a des chances de s’imposer. De fait, une forme d’incompétence linguistique peut servir la performance linguistique : par exemple, la communication politique ou d’entreprise consiste à faire des phrases courtes, avec des mots simples qu’un enfant de 6 ans pourrait comprendre.
En franc-maçonnerie, la prise de parole en loge ne doit pas sombrer dans le simplisme. Il ne s’agit pas de convaincre un auditoire mais d’ordonner sa pensée pour la rendre compréhensible, d’abord à soi-même et si possible aux autres.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément.
Nicolas Boileau, L’Art poétique (1674)
Dans cette perspective, les arts du Trivium peuvent aider le franc-maçon à rassembler ce qui est épars, à mettre en perspective des choses qui lui semblent différentes (en faisant appel, par exemple, à la pensée symbolique), et ensuite à exprimer une vision du monde qui tend à un certain humanisme, à une certaine unité et à une certaine spiritualité.
L’objectif est atteint lorsque la parole devient un chemin de lumière au sein de la matière : pour cela, elle s’appuie sur la raison autant que sur l’intuition, et aussi sur la joie d’inviter les autres sur son propre chemin.
Conclusion
A l’issue du Troisième voyage symbolique, le Vénérable Maître évoque ainsi les Arts libéraux :
De ces arts et de ces sciences, il n’en est aucun qui ne puisse élever l’homme vers la connaissance parfaite, chacun étant un échelon qui lui permet d’apercevoir l’un des aspects de la vérité.
Le Trivium Grammaire, Rhétorique et Logique, regroupe les outils oratoires qui vont permettre la transition majeure qui doit s’opérer entre l’apprenti et le compagnon : de l’introspection vers l’extériorisation, de soi vers les autres.
Le travail sur les trois disciplines qui constituent le Trivium permettra au franc-maçon d’apprendre à communiquer, sans perdre de vue pourquoi il communique. Il ne s’agit plus de convaincre mais de co-construire. Les anciens auront aussi le devoir de transmettre, non pas en révélant, mais en suggérant, ce qui demande une grande maîtrise du discours.
Au final, le bon orateur est un homme de Connaissance, d’expérience et de sagesse. Il est subtil, humble et bienveillant. Il ne fait pas de distinction entre Connaissance en soi et partage de cette Connaissance.

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Dernière modification le 23 septembre 2026. Adrien Choeur








