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Le Devoir du Maître Secret

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Le Devoir du Maître Secret : approche morale et spirituelle. En quoi consiste le devoir du Maître Secret ? Comment accomplir son devoir tout en s’inscrivant dans l’Ordre des choses ?

Mes Frères, entre morale et spiritualité, il y a un chemin étroit que je vais tenter d’emprunter.

Le Devoir du Maître Secret au 4ème degré est ambigu, et l’analyse me conduit à penser qu’il y a là un double-sens. D’ailleurs, dans le rituel du 4ème degré du R.E.A.A., le mot « devoir » est parfois écrit avec une majuscule et parfois avec une minuscule.

Il est écrit avec une minuscule lorsqu’il s’agit de faire son devoir. Par exemple dans le passage suivant :

Malheur à ceux qui acceptent légèrement des devoirs et qui, ensuite les négligent.

Il s’agit ici du devoir au sens commun : ce à quoi l’on s’oblige. On accepte des devoirs, on s’impose des devoirs, on remplit ses devoirs. C’est le devoir au sens philosophique, la philosophie définissant la liberté comme le fait de respecter sa propre loi, ses propres devoirs librement consentis.

A l’inverse, dans le rituel, le mot Devoir est écrit avec une majuscule lorsqu’il s’agit du Devoir au sens noble, au sens le plus spirituel mais aussi le plus mystérieux, par exemple dans le passage suivant :

Êtes-vous prêts à accomplir votre devoir parce qu’il est le Devoir, sans songer à la récompense, et à être satisfaits de l’approbation de votre seule conscience ?

« Accomplir son devoir parce qu’il est le Devoir » : voilà une phrase énigmatique, pour ne pas dire hermétique. D’ailleurs, dans cette phrase, le devoir apparaît deux fois : la première fois avec une minuscule (« accomplir son devoir ») et la seconde fois avec une majuscule (« parce qu’il est le Devoir »). Y aurait-il une correspondance secrète entre le « petit devoir » et le « grand Devoir », entre notre action dans le monde et l’Ordre du monde ? Serions-nous invités à superposer les deux ?

Tentons de définir et de percer la signification du Devoir du Maître Secret à travers cette planche au 4ème degré.

Concentrons-nous d’abord sur le Devoir du Maître Secret avec une majuscule. Le rituel dit qu’il est « la grande Loi de la Franc-Maçonnerie, inflexible comme la Fatalité, exigeant comme la Nécessité, impératif comme la Destinée ».

Ici, le Devoir relève donc de la Fatalité, de la Nécessité, de la Destinée, autant de mots qui sont écrits avec une lettre capitale. Et cela est pour le moins étonnant, car le devoir, au sens commun, n’a rien à voir avec la fatalité ou le destin. Le devoir, c’est un choix : le choix moral d’agir d’une certaine manière.

Or, au sens spirituel, le Devoir ne relève plus du libre-choix. Il s’impose de lui-même. Autrement dit, on ne peut pas s’écarter du Devoir, le Devoir étant ici synonyme d’Ordre cosmique, de Loi universelle.

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On ne peut donc qu’accomplir son Devoir, son destin, car nous sommes inclus dans la mécanique universelle.

La progression spirituelle conduit en effet à réaliser que nous ne sommes pas des êtres libres et autonomes, mais des individus complètement pris dans l’édifice cosmique. Réaliser cela, c’est accomplir une sorte de recentrage, c’est se tenir près de l’axe du monde, près du fil à plomb qui nous a permis de comprendre qui nous étions vraiment. C’est nous écarter de l’illusion de tout savoir, de bien faire, et de pouvoir tout changer. Seul notre ego peut nous faire croire que nous décidons par nous-même.

Mais cette conception des choses nous pose problème. Si notre destin est déjà tracé, alors, à quoi sert-il de venir ici, en loge, pour nous améliorer ? Eh bien, peut-être tout simplement parce que venir en loge fait aussi parti de notre destin, et donc de notre Devoir.

Accomplir son Devoir, c’est donc se placer dans l’Ordre des choses, c’est accomplir en conscience ce que le cosmos a souhaité pour nous. C’est l’art de s’inscrire dans cet Ordre. Les taoïstes appelleraient ça le wuwei, le non-agir, qui n’est pas l’absence d’action, mais l’art d’inscrire son action dans l’accomplissement de son propre destin. Ca n’est pas une soumission, mais au contraire une libération.

Beaucoup de psychologues et de philosophes ont apporté la preuve que nous ne sommes pas des êtres libres. Spinoza affirme : « La liberté n’est que l’ignorance des causes qui nous déterminent ». Dans sa célèbre Lettre à Schuller, il prend l’exemple d’une pierre qui se meut par l’impulsion d’une force extérieure. Il compare l’Homme à cette pierre. L’Homme a l’impression d’avoir voulu ce mouvement, puisqu’il lui semble être à l’origine de tous ses actes. Mais cela n’est qu’une illusion.

Cette métaphore de la pierre nous parlera particulièrement à nous, franc-maçons. En tant que pierre, il se pourrait donc que fassions déjà partie du grand édifice cosmique, et que nous soyons déjà à notre juste place. Et peut-être que notre Devoir, au sens spirituel, consiste simplement à découvrir quelle est cette place, malgré la résistance de notre ego, qui rêve toujours d’autre chose.

Ainsi, le Temple, notre temple intérieur, ne se construit plus par la volonté, par l’abnégation ou l’ambition, il se construit naturellement, par la reconnaissance de ce que nous sommes, par l’acceptation de notre condition et de notre place dans l’édifice. Autrement dit, le rituel semble dire que la construction du Temple ne relève plus de l’effort, mais au contraire de l’abandon de tout désir ou aspiration.

On pourrait dire que rencontrer, ou habiter son Devoir, c’est habiter un édifice qui, en fait, est déjà construit. Et en cela, c’est se donner une chance de rencontrer le Grand Architecte de l’Univers.

Ainsi donc, nous accomplissons notre Devoir sans le savoir, et je crois que ce que l’on nous demande ici, c’est de comprendre, de reconnaître et d’accepter notre Devoir, sans tenter de résister. D’ailleurs, le rituel précise qu’ « il est parfois plus facile de faire son devoir que de le connaître ». Autrement dit, nous occupons déjà notre juste place dans le monde, mais quelque chose nous empêche d’en prendre conscience…

J’ai beaucoup parlé de destin. Pourtant, le rituel ne nous parle pas que de fatalité ou de destinée. Le rituel pourrait s’en tenir à nous demander d’accepter notre Devoir, c’est-à-dire l’Ordre des choses, mais il nous demande aussi de prendre position et d’agir :

Sachez, mes Frères, que l’idéal de la Franc-Maçonnerie est l’accomplissement du Devoir porté jusqu’au sacrifice. Êtes-vous prêts à faire votre devoir en toutes circonstances, quoi qu’il puisse vous en coûter ?

On retrouve ici le mot « devoir » avec une minuscule : à nous de jouer, donc. On nous demande d’agir, de choisir le bon chemin, le « chemin du devoir », la « route du devoir ». On nous demande de faire des efforts et même de nous sacrifier pour les autres, ce qui est bien un acte concret.

On retombe donc ici dans un devoir matériel et moral : il faut accomplir son devoir, un devoir qui dépend de nous.

Mais ce devoir moral ne s’oppose pas forcément au devoir spirituel évoqué plus haut. En réalité, il s’inscrit dans le grand Devoir. Comme je le disais tout à l’heure, c’est peut-être le destin qui nous a fait venir en loge pour découvrir notre Devoir et ensuite le traduire concrètement. Il n’y a donc pas d’incompatibilité entre le petit devoir et le grand Devoir.

Qu’il soit moral ou spirituel, il est dit que « le chemin du Devoir conduit à la Vérité et à la Vraie Lumière ». L’important est que ce chemin soit vécu de manière authentique.

Chaque société a sa conception morale du Devoir, chaque âge a la sienne correspondant à son sens moral. Mais rappelez-vous que nous sommes tous soumis à la grande Loi universelle du Grand Architecte.

Cette phrase résume à elle seule mon propos. Le devoir relève certes du choix et de la morale, mais il est soumis des réalités spirituelles. Nos lois humaines, nos règles, nos rituels s’inscrivent dans la Loi universelle ; pour nous franc-maçons, il ne peut en être autrement.

Il me semble que le premier de nos devoirs, c’est celui du désillusionnement. En ôtant nos voiles, nous découvrons le Devoir (avec une majuscule) et nous pouvons ensuite nous y soumettre. Toute ambition s’est évanouie. Nous n’agissons plus avec le désir de bien faire, nous agissons parce que nous habitons le Devoir.

Autrement dit, l’être obscur s’assigne un devoir qu’il croit bon. L’être éveillé, quant à lui, accomplit le Devoir en conscience : il épouse son destin. Le Devoir devient alors libérateur : je sais que je ne suis pas libre, et c’est ce qui me rend libre.

Pour conclure, « il n’y a de réellement admirable que la Loi universelle qui régit toutes les choses dans leur ensemble et chaque chose dans son détail ». Loin de nos illusions, chacun de nos actes, chacune de nos pensées est conforme à cette Loi universelle ; réaliser cela, c’est déjà accomplir son Devoir.

Nous n’aurons plus qu’à nous émerveiller devant la beauté du Temple déjà construit, qui était invisible pour nous. Mais n’allons pas trop vite. Pour l’instant, le Temple n’apparaît pas dans sa totalité. Il semble inachevé. Quelque chose fait encore obstacle et il ne nous est pas permis de passer…

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Dernière modification le 8 septembre 2026. Adrien Choeur

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