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Spinoza (lettre à Schuller) : l’Homme pas plus libre qu’une pierre ?

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Spinoza, la lettre à Schuller 58 et la liberté : comment Spinoza définit-il la liberté ? Pourquoi, selon-lui, l’Homme commun pense être libre alors qu’il ne l’est pas ? Qu’est-ce que la liberté véritable pour Spinoza ?

Rédigée 1674, la lettre 58 de Spinoza à Schuller est restée célèbre pour son approche radicale de la liberté. C’est en effet dans cet écrit que Baruch Spinoza assume un déterminisme strict : nous ne sommes pas plus libres qu’une pierre qui tombe.

Schuller (physicien, savant et alchimiste néerlandais) avait transmis à Spinoza l’opinion d’un ami au sujet de la liberté humaine. Spinoza lui répond donc pour préciser sa position : il réprouve l’idée selon laquelle, pour être libre, il suffit de faire usage de sa raison. Pour Spinoza en effet, l’homme, même raisonnable, reste déterminé par une foule de facteurs dont il n’a pas conscience.

Cette thèse s’oppose à l’idée traditionnelle du libre-arbitre. Pour Spinoza, les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leurs désirs, mais ils ignorent les causes qui les déterminent : le sentiment de liberté relève donc de l’illusion.

L’importance de cette lettre est considérable pour au moins deux raisons :

  • parce qu’elle pointe l’illusion de la liberté,
  • parce qu’elle introduit une nouvelle forme de liberté, fondée sur la connaissance des causes qui nous déterminent.

Ainsi, comprendre ce qui nous conditionne constitue le véritable chemin vers la liberté. Cette approche annonce la thèse développée dans l’Éthique : la liberté ne réside pas dans l’action, mais dans le désir authentique de comprendre.

Tentons d’interpréter la vision de la liberté selon Spinoza à travers sa lettre à Schuller.

Cliquez ici pour accéder au texte complet de la Lettre à Schuller n°58 de Spinoza

Spinoza prend l’exemple d’une pierre qui se meut par l’impulsion d’une force extérieure. Il compare l’Homme à cette pierre. L’Homme a l’illusion d’avoir voulu ce mouvement, puisqu’il lui semble être à l’origine de tous ses actes :

Cette pierre assurément, puisqu’elle a conscience de son effort seulement et qu’elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu’elle est très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut.

En d’autres termes, l’Homme a l’impression d’être à l’origine de sa course : il nous semble toujours que nous décidons librement de nos actions.

Or, pour le philosophe, cette croyance est illusoire :

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Les choses créées sont toutes déterminées par des causes extérieures à exister et à agir d’une certaine façon déterminée.

Selon Spinoza, l’Homme est donc soumis à des causes extérieures qui le forcent à penser tel qu’il pense et à agir tel qu’il agit. Nos « appétits », nos « désirs », notre volonté et finalement nos actions ne sont pas le résultat de notre libre-arbitre, mais le résultat de causes auxquelles nous nous identifions :

Un enfant croit librement appéter le lait. (…) Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d’autres (…) croient agir par un libre décret de l’âme et non se laisser contraindre.

Dans cette série d’exemples que donne Spinoza, les décisions, choix et actions des individus sont issues, non pas de leur libre-arbitre, mais de leur âge, de circonstances particulières ou encore de caractères spécifiques qui les conduisent à désirer une chose plutôt qu’une autre. On parlerait aujourd’hui de causes physiques, psychologiques, liées à l’éducation ou tout simplement dues à la satisfaction des besoins personnels.

Pour Spinoza, penser que l’on maîtrise ses pensées et ses actions relève du préjugé :

Ce préjugé étant naturel, congénital parmi tous les hommes, ils ne s’en libèrent pas aisément.

Spinoza affirme que ce nous appelons liberté relève en réalité de la nécessité :

Je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité.

Pour Spinoza, si l’Homme est conditionné, c’est parce qu’il est singulier et non absolu, autrement dit partiel, relatif, donc soumis au mouvements des autres composantes de l’univers :

Toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d’une certaine manière déterminée.

Il n’en va pas de même pour Dieu, qui est par définition libre, car déterminé par rien d’autre que lui-même.

J’appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature.

Ainsi, pour Spinoza, Dieu existe librement, bien que nécessairement.

Face à la thèse de Spinoza, l’ami de Schuller objecte que « nous pouvons user de notre raison très librement », autrement dit que nous pouvons faire des choix raisonnables en conscience. Mais Spinoza répond que la conscience est elle aussi déterminée, c’est-à-dire plus ou moins apte à contempler tel ou tel objet, telle ou telle idée. Il évoque en particulier certaines « dispositions d’esprit » ou encore certaines circonstances particulières.

En réalité, pour Spinoza, la moindre de nos pensées, la moindre de nos actions est sous-tendue par la « nécessité », c’est-à-dire par des intérêts ou des raisons qui dictent nos choix.

Spinoza donne l’exemple d’un homme qui a le choix entre écrire et de ne pas écrire. Il affirme :

Des causes qui à un autre moment n’auraient pas été contraignantes, l’ont contraint, à un moment donné, non à écrire contre sa volonté mais à avoir nécessairement le désir d’écrire.

Spinoza soutient que toutes nos pensées et actions (y compris raisonnables) sont conditionnées, déterminées, bref subies. Cette thèse peut paraître choquante, tant elle remet en cause notre libre-arbitre, notre sentiment d’autonomie, et pire, notre raison.

Pourtant, l’analyse permet de valider la position de Spinoza. Car celui qui se retourne sur ses pensées et actions comprendra que chacune de ses prises de position est le résultat d’une conjonction et d’un enchainement de causes contre lequel il est impossible de lutter.

Plus précisément, la moindre de nos pensées, le moindre de nos actes sont déterminés par nos capacités cognitives, nos prédispositions, notre psychologie, mais aussi les informations dont nous disposons, la culture, l’éducation, les influences, le vécu, l’expérience, les relations sociales, etc. Bref, entre contraintes extérieures et limites personnelles, notre libre choix est réduit à néant.

En réalité, penser pouvoir décider par soi-même serait se prendre pour Dieu : ce serait croire que nous avons une capacité à transformer le monde selon notre bon vouloir.

Est-ce à dire que la liberté n’existe pas ? C’est toute la force de Spinoza de réintroduire l’idée de liberté là on ne l’attend pas : en l’occurrence, la liberté consiste d’une part à savoir que nous ne sommes pas libres, et d’autre part à rechercher les causes de nos pensées et de nos actes.

Lire aussi : Le libre-arbitre, une illusion ?

Dans sa lettre à Schuller, Spinoza compare l’Homme à une pierre. Cette comparaison pour le moins osée véhicule une signification profonde, à savoir que l’Homme n’est que matière soumise aux lois de la matière. Il n’est donc pas plus libre que n’importe quel objet matériel.

Certes, on pourrait dire que l’Homme, être vivant, est aussi soumis aux lois biologiques. Mais les lois biologiques, bien que non réductibles au lois de la matière, ne peuvent en réalité s’affranchir de ces dernières (lire notre article à ce sujet). Cette remarque nous conduit à nous interroger sur le phénomène de la vie : la vie se comporte comme si elle avait un but propre et un certain niveau d’autonomie, alors qu’elle est contrainte par la matière. Pourquoi cela ?

En attendant, l’illusion de la liberté est due à notre conscience réflexive, récursive, qui nous amène à nous identifier au processus biologique qui produit les décisions qui sont les nôtres, lesquelles sont, rappelons-le, totalement subies…

Ne reste à l’Homme qu’une seule liberté : celle de s’affranchir de cette illusion de liberté.

La thèse de Spinoza relève du déterminisme strict : dans cette perspective, tout est causé, déterminé par une infinité de facteurs matériels. Ce principe de nécessité (ou loi de causalité) fait que les choses ne pourraient être autrement. Ceci comporte une conséquence majeure : tout est déjà écrit, notre destin est tracé, même si nous ne le connaissons pas. Or notre sentiment de liberté nous fait croire l’inverse : nous avons l’impression que notre avenir dépend de nous.

Autre conséquence majeure, d’ailleurs pointée par l’interlocuteur de Spinoza dans sa lettre : le mal n’existe pas. En effet, du fait qu’ils sont entièrement déterminés, les hommes ne choisissent pas volontairement d’agir en bien ou en mal : ils agissent comme ils peuvent, en fonction de leurs caractéristiques et des contraintes de leur environnement. Ainsi, Spinoza évoque les « hommes méchants nécessairement » :

Et enfin puisqu’il déclare que « dans l’hypothèse de la nécessité toute mauvaise action serait excusable », je demande et pourquoi donc ? Les hommes méchants ne sont pas moins à craindre ni moins pernicieux quand ils sont méchants nécessairement.

Lire aussi : Le mal existe-t-il ?

La thèse de Spinoza sur la liberté telle que développée dans sa lettre à Schuller parlera sans doute à ceux qui s’intéressent à la physique quantique. Le passage évoquant la possibilité de choisir « entre écrire et ne pas écrire » est particulièrement parlant.

Spinoza soutient qu’il est impossible de choisir entre une chose et son contraire. Nécessité fait loi : les causes matérielles choisiront à notre place, et nous finirons soit par écrire, soit par ne pas écrire.

Or, en physique quantique, une particule peut être dans un « mélange » de plusieurs états à la fois. C’est l’observation qui fait que la particule « s’effondre » en l’un des états possibles. Cela signifie que l’observateur, par son observation, crée un monde particulier. Partant de cela, on peut penser que le monde matériel, causal, a été créé par Dieu s’observant lui-même…

Spinoza, comme Socrate ou Nietzche, affirme que la véritable liberté consiste à comprendre que nous ne sommes pas libres. Il invite à chercher les causes qui nous déterminent, ce qui produira un désillusionnement.

Par ce changement de regard, l’Homme s’approchera de Dieu ; il deviendra, en quelque sorte, la cause de lui-même : il sera libre…

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Dernière modification le 14 août 2026. Adrien Choeur

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