Qui étaient les Philalèthes en franc-maçonnerie ? Que prônaient-ils ? Qu’est-ce que le rite des Philalèthes ? Quel lien avec l’alchimie et l’illuminisme ?
Les Philalèthes (à ne pas confondre avec les Philadelphes) désignent un mouvement maçonnique fondé en 1773 à Paris par le marquis Charles-Pierre-Paul Savalette de Langes, l’un des francs-maçons les plus actifs de son temps.
Etymologiquement, les philalèthes (de philos : « ami » et alètheia : « vérité ») sont les amis de la vérité, ou ceux qui aiment la vérité.
Savalette de Langes (1945-1797) est un haut fonctionnaire, garde du Trésor royal sous Louis XV et Louis XVI. Il sera aussi aide de camp de Lafayette et soutiendra les idées de la Révolution française.
Savalette est initié dans « La loge des Amis indissolubles » de Lille, en 1766. Conseiller au Parlement de Paris, il fait les frais de la révolte des parlementaires contre la réforme Maupeou : en 1771, il est exilé à Rumigny, dans les Ardennes, près de la frontière belge. C’est là qu’il co-fonde, la même année, la loge « Les Amis réunis » avec quelques notables locaux. Toutefois, l’initiative a du mal à prendre et la loge tombe rapidement en sommeil.
En 1773, l’exil de Savalette de Langes s’achève : il retourne à Paris, où il refonde Les Amis réunis avec 11 maçons, pour la plupart hauts fonctionnaires du royaume. La loge rejoint le tout nouveau Grand Orient de France, dont Savalette devient l’un des cadres les plus éminents auprès du duc de Montmorency-Luxembourg.
A partir de 1775, Savalette a un projet particulier pour sa loge : il constitue une « commission des grades et des archives » chargée de créer un nouveau rite en vue de parvenir à la Connaissance de la vérité. Cette commission a pour objet de compiler les textes des traditions ésotériques les plus diverses (alchimie, théosophie, illuminisme, rosicrucisme, franc-maçonnerie…) afin de constituer une véritable encyclopédie de l’initiation, laquelle constituera la base d’un nouveau rite. Ce rite promet d’être la « voie royale » vers la Vérité, et aussi l’occasion de refonder la franc-maçonnerie.
Après cinq ans de travail, la commission propose un rite organisé en douze grades : c’est le rite des Philalèthes, à caractère philosophique, ésotérique et mystique.
En 1783, environ vingt loges, en France et à l’étranger, pratiquent le rite des Philalèthes. Ces derniers recrutent des membres éminents tels Mesmer, Lavater, Joseph de Maistre ou Saint-Martin.
Voyons plus précisément qui étaient les Philalèthes et en quoi consistaient leurs travaux et leur rite.
Qui étaient les Philalèthes ? L’esprit et l’œuvre
Les Philalèthes sont d’abord des encyclopédistes : ils recueillent et synthétisent l’ensemble des traditions initiatiques connues. Ce sont des chercheurs qui rassemblent et conservent les connaissances ésotériques dans des archives secrètes, procédant régulièrement à des inventaires et des analyses.
Ainsi, les Philalèthes collectionnent de nombreux traités d’alchimie, des manuscrits de magie médiévale, des textes scientifiques et philosophiques, des notes de lecture et des extraits de publications. La plupart de ces manuscrits comportent une note écrite de la main de Savalette de Langes, preuve que ce dernier jouait un rôle très actif dans la collection et l’analyse des documents.
Les Philalèthes s’intéressent à toutes les approches et toutes les traditions, qu’elles soient modernes ou anciennes, scientifiques ou mystiques : ils ne se fixent aucune limite à la recherche de la vérité.
Ils rassemblent notamment des connaissances sur les moyens de communication de l’âme humaine avec les « esprits » (théurgie), sur les relations entre corps et esprit, ou encore sur le somnambulisme. Ils étudient le magnétisme animal, aussi appelé mesmérisme, du nom du médecin allemand Franz Mesmer qui croyait en l’existence d’un fluide magnétique universel présent chez tous les êtres vivants, et dont le mauvais équilibre causerait les maladies.
Les Philalèthes se sont aussi intéressés à la théosophie, ce courant de philosophie religieuse né dans le monde germanique et protestant du XVIe siècle, dont le but était la connaissance directe des choses divines.
De même, ils portent un intérêt au mouvement illuministe, en vogue à cette époque, lui-même issu de la théosophie. L’illuminisme repose sur la croyance en une illumination directe de l’Homme par Dieu, sans l’intermédiaire des Eglises et des dogmes. Böhme, Swedenborg et Saint-Martin étaient les principaux théoriciens de l’illuminisme.
Les Philalèthes ont en outre été les dépositaires, à partir de 1781, des archives de l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers, mouvement maçonnique fondé en 1767 et relevant de l’illuminisme.

Les Philalèthes et l’alchimie
Les Philalèthes s’intéressent tout particulièrement aux traditions hermétiques et alchimiques, dont ils rassemblent les principaux traités du Moyen-âge et de la Renaissance. Par ailleurs, ils équipent leur loge d’un laboratoire alchimique.
Notons qu’au XVIIe siècle, certains alchimistes se faisaient appeler « Philalèthes » : c’est le cas notamment de George Starkey (« Eyrénée Philalèthe ») et de Thomas Vaughan (« Eugenius Philalèthe »). Les Philalèthes des Amis réunis s’inscrivent clairement dans cette lignée.
Les critiques de Cagliostro envers les Philalèthes… fondées ?
Le comte de Cagliostro, de son vrai nom Giuseppe Balsamo, aventurier, alchimiste et mage sicilien (1743-1795), initié à la franc-maçonnerie en 1777, fondateur en 1785 de la loge maçonnique lyonnaise « La sagesse triomphante », est à l’origine de l’importation en France la franc-maçonnerie dite « égyptienne ».
Dans ses échanges avec Savalette, il critique la volonté de ce dernier de constituer un recueil de tous les rites et de tous les savoirs ésotériques. Plus précisément, lorsque Savalette lui demande de lui communiquer les secrets des rites égyptiens, il répond en lui demandant de « vouer aux flammes ce vain amas d’archives, car ce n’est que sur les ruines de la Tour de confusion que s’élèvera le Temple de la Vérité ».
Outre le fait qu’il conditionne sa participation à la destruction des archives, Cagliostro pointe les limites de l’approche des Philalèthes, qui confondent parfois savoir et Connaissance. En effet, la Connaissance n’est pas à chercher dans les livres ou les traités, mais à l’intérieur de soi-même. Autrement dit, la spiritualité peut se passer de références : il s’agit avant tout d’une démarche intime, d’une philosophie personnelle.
D’autre part, si les Philalèthes rassemblent des traités de grande valeur, ils recueillent parfois des documents empreints de surnaturel, de superstition ou de magie, donc s’éloignant de la raison. De même, Savalette fréquentait dans les loges maçonniques des personnages étranges, pseudo-alchimistes, magiciens voire charlatans, tels Duchanteau ou encore le magicien Schröpfer qui disait pouvoir faire apparaître des entités spirituelles.
Pourtant, on sait que les Philalèthes s’efforçaient de garder leur esprit critique : ils menaient leurs propres analyses, leurs propres enquêtes sur ces personnages fantasques.
Finalement, après des années de recherche, les Philalèthes renoncent à élaborer la synthèse de tous les documents amassés, ce qui ne les empêche pas d’arriver à leur objectif : la création d’un nouveau rite.
Le rite des Philalèthes
Le rite des Philalèthes est élaboré autour de 1785. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un syncrétisme, car les Philalèthes ne sont pas parvenus à une synthèse parfaite de leurs archives. D’autre part, les Convents qu’ils ont organisés pour tenter de créer un nouveau courant maçonnique international (Convents de 1785 et de 1787) n’ont pas donné de résultat concret.
Finalement, les douze grades du rite des Philalèthes s’organisent de la manière suivante :
- les cinq grades du « Collège de la maçonnerie symbolique » reprennent la tradition maçonnique et notamment la légende d’Hiram :
- 1er grade : Apprenti,
- 2ème grade : Compagnon,
- 3ème grade : Maître,
- 4ème grade : Elu,
- 5ème grade : Ecossais,
- les trois grades du « Chapitre des chevaliers et amis réunis » sont consacrés à la tradition chevaleresque :
- 6ème grade : Chevalier d’Orient,
- 7ème grade : Chevalier Rose-Croix,
- 8ème grade : Chevalier du Temple,
- les quatre grades du « Conseil des écharpes blanches » proposent un enseignement à caractère alchimique, théosophique et théurgique :
- 9ème grade : « Philosophe inconnu » (en référence au pseudonyme de Louis-Claude de Saint-Martin),
- 10ème grade : Sublime philosophe,
- 11ème grade : Initié,
- et enfin 12ème grade : Philalèthe.
Ainsi, seul le dernier grade porte spécifiquement le nom de Philalèthe.
Après la Révolution, les rituels initiatiques des Philalèthes sont dispersés ; ils sont pour la plupart aujourd’hui rattachés à des fonds privés. Leur contenu n’a pas eu de postérité.
Le lien avec les Illuminati de Bavière
Après s’être rapidement développé, l’Ordre des Illuminati de Bavière est définitivement interdit par le prince-électeur Charles-Théodore en 1785, soit moins de neuf ans après sa création. Devenus trop puissants, accusés de comploter contre les institutions et d’infiltrer la franc-maçonnerie, les Illuminati allemands sont forcés de se disperser.
A la suite de l’exil de leur dirigeant Adam Weishaupt, Johann Bode reprend le flambeau et tente de faire survivre les idées de la secte. C’est alors que Bode noue des contacts avec Les Amis Réunis ; il se rend à Paris pour rencontrer les Philalèthes en 1787, dans le but d’assurer l’avenir du mouvement illuminé. Il correspond avec Savalette et devient proche de Nicolas de Bonneville, dont il fait son disciple. Dans son Journal de voyage, Bode affirme avoir convaincu certains Philalèthes de former un nouveau noyau d’Illuminés.
En réalité, il semble que l’influence de Bode sur les Philalèthes ait été limitée. Toutefois, ces contacts réels nourriront bien des théories complotistes.
Le décès de Savalette et la disparition des Philalèthes
L’activité des Philalèthes cesse en 1792 alors que la Terreur fait rage. Les Philalèthes disparaissent définitivement à la mort de leur fondateur Savalette en 1797.
Cette loge, composée de gens d’esprit, de financiers, de seigneurs de la cour, possédait de fort belles archives et une bibliothèque à l’usage de ses membres (…). Tout disparut à la mort de M. Savalette qui était l’âme de cette institution. Son décès causa, en quelque sorte, la dissolution de la société. Peu d’années après, la Révolution française fit le reste, les livres, les manuscrits, les actes du convent furent abandonnés et devinrent la proie du premier venu. Tout ce que la bibliothèque avait de précieux en ouvrages mystiques a été trouvé chez un libraire de Paris en 1806, et acquis pour les archives du Rite écossais philosophique.
Claude-Antoine Thory, Histoire de la Fondation du Grand Orient de France, Paris, Dufart, 1812
Au final, l’œuvre des Philalèthes est caractéristique d’une époque où la franc-maçonnerie connaît un foisonnement intense mais aussi une crise d’identité. Outre les rivalités entre loges et obédiences, des questions importantes se posent sur le contenu même de l’enseignement maçonnique : quels sont les véritables fondements de la franc-maçonnerie ? comment associer les traditions anciennes aux sciences nouvelles ? comment intégrer philosophie, science, ésotérisme, mysticisme et occultisme ? La « Lumière » est-elle celle de la raison ou celle de l’illumination intuitive ?
En réalité, les Philalèthes sont partagés entre culte de la raison et occultisme, entre matérialisme et spiritualité. Même s’ils n’ont pas toujours su éviter le piège de la superstition, leur ouverture d’esprit et leur soif de Connaissance restent, jusqu’à nos jours, une référence dans l’histoire de la franc-maçonnerie.

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Dernière modification le 14 octobre 2026. Adrien Choeur



