L’ignorance en franc-maçonnerie : planche au 3ème degré. Qu’est-ce que l’ignorance ? Pourquoi et comment la combattre ? Y a-t-il plusieurs formes d’ignorance ?
Le mot « ignorance » apparaît à deux reprises dans le rituel d’initiation au 1er degré :
Le bandeau qui couvre vos yeux est le symbole de l’aveuglement dans lequel se trouve l’homme dominé par ses passions et plongé dans l’ignorance et la superstition.
La Franc-Maçonnerie a pour but de lutter contre l’ignorance sous toutes ses formes.
D’autre part, dans le rituel d’instruction au troisième degré, on trouve le passage suivant :
– Dans quel dessein pensez-vous que le grade de Maître ait été institué ?
– Pour combattre les préjugés qui s’opposent au développement des connaissances humaines ; pour briser le joug de l’Ignorance, du Fanatisme et de l’Ambition déréglée, et pour établir le règne de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité.
L’ignorance est donc associée aux préjugés et à la superstition. Elle constitue une prison ; elle est le contraire de la liberté.
Mais nous allons voir que l’ignorance peut aussi être un atout, et même le socle de la progression maçonnique.
Voici une planche maçonnique sur l’ignorance en franc-maçonnerie.
Voir aussi cette liste de planches au troisième degré
L’ignorance en franc-maçonnerie : mal absolu ou tremplin spirituel ?
Dans le monde profane, le progrès humain est associé à l’accumulation de savoirs. Nous sommes encouragés à savoir et à démontrer que nous savons. Il y a, comme à l’école, des savoirs acquis et non acquis… Le chemin maçonnique nous invite au contraire à nous focaliser sur ce que nous ne connaissons pas, et aussi sur l’immensité de ce que nous pensions savoir et qui en réalité relève de l’illusion.
Il s’agit alors de renoncer à un certain nombre de certitudes et de s’ouvrir à de nouvelles questions. Il s’agit aussi de reconnaître nos erreurs.
L’ignorance n’est donc pas un mal en soi si elle est reconnue et si elle pousse à chercher plus profondément et plus loin…
Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.
Socrate
Cette célèbre citation de Socrate n’est pas un aveu d’échec ; elle constitue au contraire l’acte fondateur de toute recherche authentique. Celui qui croit savoir cesse de chercher ; à l’inverse, celui qui reconnaît son ignorance est prêt à de nouvelles découvertes.
C’est aussi la logique de la progression maçonnique : loin de promettre l’acquisition d’un savoir supplémentaire, chaque degré constitue une nouvelle chance de remise en cause, donc de dévoilement. L’interprétation des symboles accompagne notre transformation : notre regard évolue sans cesse, et nous pouvons mesurer cette évolution.
Au début, cette expérience peut déstabiliser. Elle nous oblige à renoncer aux idées auxquelles nous nous étions attachés. Pourtant, ce dépouillement intellectuel et spirituel constitue sans doute l’une des plus grandes richesses de l’initiation.
Reconnaître son ignorance : une démarche d’humilité
Etre ignorant de son ignorance est la maladie de l’ignorant.
Amos Bronson Alcott
La démarche maçonnique est empreinte d’humilité : en effet, reconnaître son ignorance, c’est se donner une chance d’écouter, de comprendre, de s’ouvrir.
Il est relativement facile d’affirmer ses convictions ; il est plus difficile d’admettre ses limites… Notre ego aspire naturellement à être reconnu, admiré, valorisé. Il aime croire qu’il détient la vérité. Mais l’initié apprend que la Vérité ne lui appartient pas, c’est la raison pour laquelle il la cherche sans cesse. Autrement dit, l’ignorance reconnue nous met en mouvement.
Comment pourrai-je apprendre si je pense déjà tout savoir ? Comment pourrai-je écouter mes frères si je suis convaincu d’avoir toujours raison ? Comment pourrai-je progresser si je refuse de reconnaître mes zones d’ombre ?
L’ignorance reconnue devient alors un socle, une base, un espace de travail. Elle n’est plus une faiblesse, elle devient une force ! Elle ouvre la possibilité du dialogue, de la découverte, de la remise en question et donc de la transformation intérieure.
C’est par ce qui est moins connaissable en soi qu’on arrive aux choses plus connaissables.
Aristote, Métaphysique, Livre 7
Cette citation véhicule une certaine espérance : l’ignorance est la condition de possibilité de la Connaissance. Elle permet des prises de conscience successives, elle ouvre le chemin de la Lumière. Autrement dit, pas de Connaissance possible sans ignorance.
Encore faut-il que cette ignorance soit connue et reconnue, même si notre ego n’aime pas trop cette idée là.
Iou, veux-tu que je t’enseigne le moyen d’arriver à la connaissance ? Ce qu’on sait, savoir qu’on le sait ; ce qu’on ne sait pas, savoir qu’on ne le sait pas : cela est savoir véritablement.
Entretiens de Confucius 2, 17
Ici, il faut insister sur la différence entre savoir et Connaissance, que tout franc-maçon connaît bien :
- le savoir est une somme de références scientifiques ou de constructions philosophiques qui peuvent être remises en cause ou actualisées en fonction des recherches et des découvertes savantes,
- à l’inverse, la Connaissance a pour nous une valeur spirituelle : elle est ce qui reste lorsque l’individu s’est dépouillé de tous ses voiles, de toutes ses illusions.
Or nous vivons aujourd’hui dans une société de savoir : en quelques secondes, nous pouvons accéder à une immense quantité de données. Pourtant, cette abondance d’information ne garantit ni la sagesse ni le discernement.
Paradoxalement, plus les savoirs se multiplient, plus les obstacles à la Connaissance apparaissent : je risque de me perdre dans une masse d’informations et de savoirs qui me dépasse et me pollue. Heureusement, dans l’espace sacré de la loge, j’ai la possibilité de me retrouver.
Ainsi, le franc-maçon est invité au recul et au discernement : il met à distance, il déconstruit ce qu’il croyait savoir, il taille sa pierre pour tenter de parvenir à ce trésor caché qui constitue la Vérité.
L’ignorance : la voie vers l’Autre
Celui qui sait qu’il ne détient pas la Vérité devient naturellement plus attentif aux autres. Il comprend que chaque être humain perçoit le réel à travers son histoire, sa sensibilité et son expérience propre.
Réaliser cela favorise le respect et l’empathie. En effet, il devient difficile de mépriser autrui lorsque l’on est soi-même conscient de ses propres limites…
Ainsi, l’empathie naît lorsque nous réalisons notre incomplétude. Nous sommes tous des cherchant, des apprentis, nous sommes tous engagés dans une œuvre qui nous dépasse : nous sommes des égaux et des compagnons de route. Voilà le point de départ de la fraternité.
L’ignorance au troisième degré maçonnique
Le troisième degré maçonnique opère un retournement : nous nous dirigeons désormais vers l’Occident, vers les ténèbres, comme le rappelle ce dialogue entre le Très Vénérable Maître et le Premier Surveillant lors de l’ouverture des travaux :
Frère Premier Surveillant où allez-vous ?
Vers l’Occident, Très Vénérable Maître.
Pour quelles raisons quittez-vous l’Orient et allez-vous vers l’Occident ?
Pour chercher ce qui a été perdu et que nous espérons retrouver, grâce à vos conseils et à notre persévérance.
Qu’est ce qui a été perdu ?
Les Secrets véritables du Maître Maçon.
En accédant au troisième degré, nous découvrons que l’ignorance n’est pas un territoire que l’on quitte définitivement. L’ignorance nous accompagnera toujours. Mais en l’habitant consciemment, nous nous offrons la possibilité de changer de regard sur les autres et sur le monde.
Certes, en faisant irruption lors de la cérémonie d’élévation au troisième degré, le mauvais Compagnon « Ignorance » déclenche notre chute : avec ses comparses Fanatisme et Ambition, il cause la perte des secrets, il nous plonge dans la tristesse et l’affliction.
Mais en émergeant ainsi, l’Ignorance se fait enfin reconnaître : elle se démasque. Cette chute est donc avant tout celle des illusions, celle de notre ego : nous pensions être dans la Vérité, nous réalisons que nous sommes dans l’erreur. Voilà un premier pas encourageant vers le désillusionnement.
En prenant ce recul, en faisant ce pas en arrière, en nous plaçant dans l’ombre, nous pouvons enfin voir le chemin qui mène à la Lumière. La Connaissance n’est visible qu’à partir de l’ignorance.
C’est alors qu’une nouvelle vie débute : le monde de la matière (des ténèbres, de l’ignorance) n’est plus un monde de souffrance, mais un monde d’espérance et de progrès. Autrement dit, notre incarnation humaine est une chance de marcher vers la Vérité. Voilà peut-être le sens de notre passage sur Terre.
Conclusion
En franc-maçonnerie, reconnaître son ignorance est un acte initiatique majeur. C’est déjà un acte de Vérité envers soi-même. C’est aussi un acte d’ouverture aux autres, et envers le Grand Architecte de l’Univers, dont l’œuvre dépasse infiniment notre compréhension.
Plus nous avançons, plus nous découvrons l’étendue du Mystère, et c’est peut-être là l’une des plus belles leçons de la franc-maçonnerie…
Au final, l’accession au grade de Maître promet de nous tirer de nos dernières illusions : nous pensions être dans la Lumière alors que nous étions en réalité tournés vers les ténèbres ; à présent, nous sommes dans les ténèbres, mais clairement tournés vers la Lumière.
C’est ainsi que le vieil homme meurt : la matière n’a plus de pouvoir sur nous, elle devient simplement l’outil de notre progression spirituelle.

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Dernière modification le 10 octobre 2026. Adrien Choeur








