Publié en 1937, l’Avertissement à l’Europe de Thomas Mann est un texte d’une actualité brûlante. Voici une présentation de ce texte ainsi qu’une tentative de parallèle avec la situation actuelle.
En 1937 paraissait en France le célèbre Avertissement à l’Europe de Thomas Mann, texte dans lequel l’écrivain allemand critique la bourgeoisie et dénonce l’état tragique de l’Europe et du monde, une décadence qui ne peut déboucher que sur le pire, c’est-à-dire la guerre.
90 ans après, cet texte-avertissement est d’une actualité saisissante, et on peut désormais l’appliquer à l’Occident et au monde tout entier.
Citons quelques passages de l’Avertissement à l’Europe de Thomas Mann. Le premier fait référence à la période qui précède la décadence en cours :
Il est tragique de constater que le désarroi de notre temps vient de la générosité du XIXe siècle, cette période si féconde, dont les bienfaits dans l’ordre scientifique et social ont permis à la population européenne de tripler. La crise qui menace de nous faire retourner à la barbarie a ses racines dans la générosité aveugle de ce siècle.
Plus loin, Mann dénonce le comportement des gens qui, paradoxalement, utilisent les outils démocratiques pour tenter d’abattre l’état de droit :
Preuve en soit leur attitude en face de la démocratie libérale à laquelle pourtant elles doivent tout : elles l’abattent en se servant d’elle.
[Les gens] méprisent l’idéalisme et tout ce qui y prend sa source, c’est-à-dire la liberté et la vérité.
Mann évoque une terrible régression des mentalités :
[Cette régression] a pourtant eu lieu, par un brusque nivellement, j’irais jusqu’à dire par un retour à la mentalité primitive. Non seulement on est devenu incapable de goûter la nuance, mais on la poursuit d’une haine farouche.
Les plus hautes valeurs ne sont plus à l’abri de la destruction.
Le passage suivant sonne aussi comme très actuel :
L’évolution vertigineuse de la technique, ses triomphes et ses échecs, le sport, les records sensationnels et bruyants, l’importance excessive accordée aux vedettes qui fascinent la foule (…), tels sont les traits les plus saillants d’un portrait de notre temps. Il faut y ajouter la décadence et la mort des grandes idées morales comme la culture, l’esprit, l’art, la pensée.
Mann pointe le rôle des idées bourgeoises, que l’on pourrait aujourd’hui assimiler au néo-libéralisme :
Il est vrai que ce sont là, n’est-ce pas, des idées du monde bourgeois, les ruines de l’idéalisme du XIXe siècle.
Mann décrit le recul de la démocratie, mais aussi du socialisme, et plus généralement des idéaux « qui devait élever les masses, les instruire, mettre à leur portée la science, l’art, tous les biens de la culture. »
[Les masses] se sentent plus à l’aise parmi ces produits étonnants de la technique moderne qu’en présence des idées saines qui les hausseraient au-dessus d’elles-mêmes.
Surtout, Mann pointe le retour de la haine et de la violence :
La violence est, en effet, un principe qui permet des simplifications extraordinaires.
Cette violence est rendue possible par le retournement de l’esprit :
L’esprit s’est d’abord tourné contre lui-même par l’ironie. (…) Nous connaissons ces attitudes où l’esprit prend position contre lui-même et contre la raison, qu’il exècre comme l’ennemie de la vie.
Mann évoque encore « l’avachissement moral », qui rend le peuple « insensible à toutes les horreurs » :
Quand les masses modernes apprirent comme une nouveauté que les hautes sphères avaient détrôné l’esprit et la raison, elles n’en furent pas étonnées outre mesure.
Mann insiste sur le recul de la raison. Les valeurs humanistes et progressistes (socialisme, internationalisme) sont désormais associées au mal :
Le petit-bourgeois venait d’apprendre que la raison avait été abolie, que l’on était libre de l’insulter. Quand il crut en outre que la raison, ce croquemitaine qui tenait du socialisme, de l’internationalisme et même de l’esprit juif, était responsable de sa détresse, il s’attribua une faculté supérieure qui lui permit de bafouer la raison.
Selon Mann, l’homme commun a une opinion sur tout et l’exprime haut et fort, ce qui peut faire penser aux dérives actuelles des réseaux sociaux :
L’homme de la foule faisant de la philosophie pour combattre la raison s’arroge alors le monopole de penser, de parler, d’écrire. Il défend aux autres d’ouvrir la bouche, puis il use de son privilège à l’abri de toute contradiction, de telle manière qu’on a envie de maudire la démocratie libérale pour avoir créé l’instruction obligatoire.
Mann parle encore d’une « insurrection des pauvres d’esprit ».
Par ailleurs, la science n’est plus respectée :
La science intimidée, ou honteusement ralliée, ose à peine élever une voix tremblante.
Ceci n’est pas sans rappeler les attaques actuelles contre la science, notamment aux Etats-Unis mais aussi en Europe, par exemple en ce qui concerne le changement climatique.
Thomas Mann décrit le comportement en vogue chez les hommes de son temps, qui n’est pas sans rappeler celui des grands leaders mondiaux actuels :
[L’homme de notre temps] s’est fait une philosophie en abolissant toute différence entre la vérité et le mensonge. Il a fait triompher en Europe un pragmatisme honteux qui nie l’esprit même pour l’amour du profit, qui accomplit ou approuve sans scrupule tous les crimes, s’ils servent ses buts. Il n’hésite pas à se faire faussaire parce que la fausseté, si elle lui sert, est pour lui aussi précieuse que la vérité.
Ainsi naissent les dirigeants sans scrupule moral, sortes de combattants virils au service de l’erreur, véritables héros du mensonge.
Tout cela ne peut déboucher que sur le pire :
Le résultat de tout cela, nous le voyons clairement : ce sera la guerre, la catastrophe la plus totale, la fin de la civilisation. Je suis profondément convaincu que c’est la conséquence fatale de la philosophie combative de ce type d’homme, et c’est cela qui m’impose le devoir de dénoncer ainsi la menace effroyable qu’il porte en lui. La faiblesse du vieux monde cultivé qui recule, hésitant et surpris, devant ces Huns, est en vérité très inquiétante. Il abandonne ses positions l’une après l’autre, ne sachant ce qui lui arrive ; intimidé et comme frappé de stupeur, il semble faire l’aveu « qu’il ne comprend plus le monde ».
Et Mann de pointer la faiblesse inhérente à l’humanisme, tout en appelant à un sursaut :
Dans tout humanisme il y a un élément de faiblesse qui vient de sa répugnance pour tout fanatisme, de sa tolérance et de son penchant pour un scepticisme indulgent, en un mot de sa bonté naturelle. Et cela peut, en certaines circonstances, lui devenir fatal. Ce dont nous aurions besoin aujourd’hui, ce serait un humanisme militant, un humanisme qui affirmerait sa virilité et qui serait convaincu que le principe de la liberté, de la tolérance et du libre examen n’a pas le droit de se laisser exploiter par le fanatisme sans vergogne de ses ennemis. L’humanisme européen est-il devenu incapable d’une résurrection qui rendrait à ses principes leur valeur de combat ? S’il n’est plus capable de prendre conscience de lui-même, de se préparer à la lutte dans un renouveau de ses forces vitales, alors il périra et avec lui l’Europe.
Cliquez ici pour accéder au texte complet de l’Avertissement à l’Europe de Thomas Mann.
Résumé de l’Avertissement à l’Europe de Thomas Mann
Thomas Mann accuse la bourgeoisie de verser petit à petit dans la haine de la vérité, de la liberté et de la justice.
Pour Mann, le bourgeois est le citoyen lambda qui a pour premières valeurs l’ordre et le travail, et qui tend petit à petit à se détourner des valeurs humanistes, les jugeant inutiles ou dépassées. Peu à peu, le bourgeois prône la force et l’autocratie, oubliant que c’est la démocratie et l’état de droit qui lui ont permis de s’élever.
L’homme moderne sombre dans l’erreur : refusant toute auto-critique, croyant être capable de penser par lui-même, il est sûr d’avoir raison. Il en vient à souhaiter un gouvernement fort, héroïque, exaltant la vie. Ce souhait ne fait que cacher ses propres faiblesses.
S’en suit une inversion des valeurs : le citoyen honnête abandonne toute morale et sombre dans un cynisme absolu.
Selon Mann, les causes profondes de ce naufrage sont liées à la régression culturelle et à la modernité. L’homme moderne est submergé par l’évolution vertigineuse de la technique. Or, sans le savoir, il voue un culte à ses plus bas instincts. Il n’y a plus la faculté de réfléchir, il ne sait plus se mettre à la place des autres, il n’a plus de spiritualité.
1937-2027 : un nouvel avertissement à l’Europe (et au monde)
90 ans après le texte de Thomas Mann, nous voilà revenus à une situation semblable :
- les nouvelles formes d’expression populaire progressent : tout le monde peut formuler un avis sur tout,
- les promesses des technologies modernes (IA) remplacent les grands idéaux humanistes,
- les gouvernements bourgeois décident de ne plus s’opposer à la montée de l’extrême-droite ; l’éducation et la culture ne sont plus leur priorité,
- les gouvernements autoritaires se multiplient sur la surface de planète,
- les leaders de ces gouvernements s’approprient la vérité, ils séduisent les esprits faibles en promettant force, énergie, résistance héroïque contre de fausses menaces, contre divers bouc émissaires,
- les valeurs s’inversent : la science est critiquée, l’humanisme est raillé ; les actes inhumains et immoraux ne choquent plus les masses,
- l’internationalisme recule : la coopération et la solidarité entre les peuples et les nations tend à disparaître,
- l’argent, l’ambition et le fanatisme règnent en maîtres : les grands industriels s’allient aux autocrates pour gouverner les masses.
Comme en 1937, les mêmes causes conduiront aux mêmes effets : le monde court au chaos et à un conflit généralisé. Les gouvernements autoritaires multiplient les coups de force, mettant à mal l’ordre international. C’est le règne de la violence et du chacun pour soi.
Comme Thomas Mann en 1937, il convient de lancer un appel pour un humanisme militant. Mais avant de passer à l’action, il faut plonger en soi-même : à chacun de s’interroger, de réfléchir, de retrouver le goût pour la vérité, le chemin de la liberté et de la justice.
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Dernière modification le 4 octobre 2026. Adrien Choeur








